« L’altruisme n’est pas un luxe, c’est une nécessité »

Il croise les patrons d’Apple, de Goldman Sachs, échange avec les sommités de la Harvard Business School... De Davos à New York, en passant par Paris et Londres, Matthieu Ricard, pèlerin de la cause tibétaine, cherche aussi à promouvoir l’altruisme en économie. Rencontre avec un workoholic bouillonnant, mais zen.

Un livre, 5 ans de travail

Il s’approche d’un pas tranquille, vêtu de la traditionnelle robe vermeil et or. Sa poignée de main est chaleureuse. Instant karma. Seule concession à la dictature du temps, une montre orne son bras nu. Car s’il est moine bouddhiste depuis trente-cinq ans, Matthieu Ricard a l’agenda d’un homme d’affaires. Entre deux conférences à Paris et sa participation au Global Economic Symposium de Kiel, qui rassemble plus de 600 économistes, l’interprète du dalaï-lama en langue française et… docteur en génétique cellulaire s’est arrêté quelques jours à Bruxelles pour présenter son dernier ouvrage, « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance » (1). Une somme de 900 pages, avec 1 600 références scientifiques, qui lui a valu cinq ans de travail.

En 1972, après votre thèse en génétique cellulaire, vous vous êtes installé dans l’Himalaya. Pourquoi avoir fui l’Institut Pasteur quand une belle carrière scientifique vous tendait les bras ?

J’ai grandi parmi les personnalités et les idées les plus créatives des milieux intellectuels parisiens, entouré d’un père philosophe et d’une mère artiste-peintre. À l’Institut Pasteur, je travaillais sous la direction de François Jacob et Jacques Monod, deux Nobel français. Dans mon entourage, il y avait donc des personnes très chaleureuses et d’autres plus difficiles. Mais je ne voyais pas de corrélation entre le génie particulier de ces personnes et les qualités humaines. En 1967, j’ai fait un voyage en Inde. Le déclic m’est venu après avoir vu les films d’Arnaud Desjardin sur les maîtres tibétains qui avaient fui l’invasion chinoise. J’y ai rencontré des gens en parfaite harmonie entre ce qu'ils enseignaient et ce qu'ils étaient. Mais je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir abandonné la science. Au contraire, elle m’a apporté le goût de la rigueur. Et aujourd’hui, je suis impliqué dans des recherches sur les neurosciences et la méditation.

En plus d’être moine et scientifique, vous êtes aussi photographe, essayiste et conférencier. Et vous vous impliquez dans 130 projets humanitaires… à travers le monde. Vous êtes un slasheur de profession ?

La vie est trop courte pour se limiter à une seule activité. La mienne est parfois très intense. Il m’est arrivé de m’endormir dans une voiture à Paris pour me réveiller à San Francisco. Et avec l’écriture de ce livre, je n’ai pas eu 10 minutes de battement. En fait, je souffre d’un stress positif : j’ai tellement d’enthousiasme pour mes activités que j’en fais trop. Mais si je multiplie les facettes, j’essaie toujours de réserver trois mois en hiver pour une retraite dans l’Himalaya. C’est vital pour ma santé mentale et physique. Par contre, je crois que je n’ai pas le karma pour être photographe... À chaque parution d’album, immanquablement des gens viennent me demander : C’est très chouette ces photos, mais qui est-ce qui les a prises ? 

Dans le monde du travail, on préfère médire plutôt que méditer. Or, aujourd’hui, même Google enseigne la méditation à ses collaborateurs... Quarante ans après le voyage spirituel en Inde de Steve Jobs, une nouvelle vague « zen » souffle-t-elle sur le management occidental ?

Chez Google, c’est Chade-Meng Tan, historiquement un des premiers employés de l’entreprise (le 107e, NDLR), qui s’est mis à enseigner une technique de méditation de 10 secondes par heure. Ses cours attirent plus d’un millier d’ingénieurs, usés par des semaines de 80 heures. Des études menées dans des laboratoires de neurosciences montrent que, pratiquée de façon régulière, la méditation modifie la structure du cerveau et notre manière de penser. De la même manière que la pratique sportive modifie en profondeur notre santé et notre psychisme. Aux États-Unis, des centaines d’hôpitaux pratiquent la « pleine conscience » pour aider les patients à surmonter leur stress, leur anxiété, leur douleur et leur maladie. Et, depuis plusieurs années, les équipes de Jon Kabat-Zinn enseignent les techniques de mindfulness dans l’entreprise. Les cadres s’aperçoivent que c’est excellent pour leur motivation. La méditation leur apporte davantage d’espace dans leur esprit pour qu’ils prennent des décisions plus humaines, plus altruistes.

Longtemps, le monde économique a perçu l’altruisme comme une valeur de faible… Or, comme Jeremy Rifkin, vous prônez une nouvelle économie de l’empathie. Une manière de contredire l’individualisme conquérant de notre époque ?

La théorie de l’« Homo economicus », qui prétend que l’homme est raisonnable et cherche à maximiser ses intérêts, n’est qu’une caricature réductionniste de l’être humain. Je suis convaincu que cette vision fondée sur l’individualisme est au cœur des principaux problèmes actuels : la rupture de sens au travail, l’écart croissant entre les riches et les pauvres, et l’indifférence vis-à-vis des générations futures. Mais réduire l’économie au seul profit, c’est la séparer de sa dimension humaine. Parce qu’elle est éminemment humaine. De nouvelles études en neurosciences prouvent, entre autres, que les investisseurs et les financiers agissent de manière fondamentalement émotionnelle. Au moment où ils font des placements à haut risque, les aires du cerveau qui s’activent sont très instinctives et correspondent au réflexe animal « attaquer ou fuir ».

L’altruisme peut-il être une voie pour le changement ?

Je crois que le tournant est déjà amorcé. D’abord, parce qu’il est avéré que les sociétés qui ont établi des normes altruistes sont plus évolutives, plus coopératives et gèrent mieux le bien commun. Ensuite, parce que de plus en plus d’économistes comme Amartya Sen, Joseph Stiglitz ou Dennis Snower font valoir, à côté de la voix de la raison, la voix du care. C’est un mouvement économique très fort qui met en avant le problème des biens communs : la qualité de l’air, les réserves d’eau douce, la démocratie. Et, quand un pays comme le Bhoutan fait du « bonheur national brut » un index national qui déclasse le PIB, cela a des répercussions énormes, jusqu’au sein de l’administration du président Obama. Jamais les préoccupations éthiques n’ont autant progressé. Les entreprises tiennent de plus en plus compte de leur responsabilité sociétale, les business à vocations sociales explosent, le crowdfunding, ce mode de financement participatif, rencontre de plus en plus de succès. Même à Davos, les patrons prennent conscience que l’altruisme n’est pas un luxe que l’on peut se permettre lorsque tout va bien : c’est une nécessité, aussi bien dans le monde de l’économie que dans le monde du travail.

À LIRE

(1) Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance, par Matthieu Ricard, éd. NiL, 2013, 928 p., 23 €.

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