« Les cadres n'encadrent qu'eux-mêmes »

Ils ont rêvé d'exercer un métier intéressant. Ils se sont surpassés pour gravir les échelons. Et ils ont déchanté... Les cadres ne vont pas bien, mais leur malaise est peu visible. Denis Monneuse, sociologue, vient de publier Le silence des cadres. Une enquête édifiante sur le sujet.

Longtemps considérés comme des privilégiés, tenus à  l'abri du chômage, les cadres se retrouvent en première ligne des mutations vécues par les entreprises. Réorganisations, réductions des coûts, compression de personnel... les managers sont de plus en plus souvent coincés entre une direction exigeante à  l'extrême et des équipes exaspérées par le manque de visibilité. Mais leur malaise reste majoritairement silencieux. Très peu d'enquêtes ont choisi de se pencher sur ce sujet. Sociologue et responsable d'un cabinet de conseil, Denis Monneuse en analyse les causes à  partir d'une centaine de témoignages recueillis droit dans les yeux. Un livre à  lire pour retrouver du sens à  sa vie professionnelle et qui se termine par un encouragement à  remettre les cadres au centre de la vie de l'entreprise.

Jusqu'il y a peu, les cadres accumulaient une série d'avantages, représentaient une certaine réussite sociale et étaient relativement chouchoutés. Aujourd'hui, leur statut ne serait plus si enviable ?

L'image qu'on se fait du cadre est restée figée aux années 30. À l'époque, ce statut représentait l'élite du salariat : il était proche du pouvoir, jouissait d'une forte autonomie et de responsabilités importantes. Aujourd'hui, on assiste à  une sorte d'éclatement. Le nombre de cadres a considérablement augmenté, mais leur marge de manœuvre s'est atténuée. Ce qui génère leur malaise, c'est d'abord l'image de soi, la perte de prestige. Ces dernières années, le cadre est la catégorie socioprofessionnelle qui a vu ses revenus augmenter le moins, au regard de son investissement. Rapportées à  un salaire horaire, ses rémunérations ne sont parfois pas plus intéressantes que pour un employé. Au point que des entreprises font face à  une crise des vocations : des employés ou techniciens ont l'impression d'avoir tout à  perdre à  passer à  l'échelon du dessus. Mais le malaise vient surtout du fonctionnement en interne : le cadre se sent éloigné du pouvoir... Ce sont les actionnaires et les dirigeants qui ont pris le pas sur les managers et les salariés, et même les cadres dirigeants semblent avouer avoir du mal à  saisir les orientations stratégiques de leur entreprise. Et ce, malgré leur proximité avec la direction générale.

Stressés, épuisés par des journées sans fin, les cadres n’exprimeraient pas cette souffrance... Finalement, n'est-ce pas l'effet de l'arroseur arrosé ?

Depuis que les affaires de suicide au travail ont éclaté, on a tendance à  pointer le management de proximité comme responsable de tous les maux. Dès lors, on demande aux cadres d'être plus proches du terrain, à  l'écoute des salariés, de faire preuve de reconnaissance... sans se soucier qu'eux aussi peuvent se sentir trop peu managés. En réalité, beaucoup de cadres n'encadrent qu'eux-mêmes. Et ils ont l'impression que les discours et les chartes sur la qualité de vie au travail ne s'appliquent pas pour eux. Ce qui n'est pas toujours vrai. Mais cet isolement des cadres qui ont l’impression d’être écoutés, mais pas entendus, les pousse à  se refermer sur eux-mêmes et à  cultiver leur malaise en silence.

Vous parlez de « management Excel ». Une relation avec leur N+1 uniquement basée sur les chiffres...

Il y a un décalage entre les annonces d'emploi qui disent chercher des gens créatifs, de fortes personnalités, et la réalité du terrain. Une fois que les cadres sont embauchés, on leur demande d'appliquer des procédures et des process. Sans plus de créativité. En début d’année, ils reçoivent un fichier Excel avec leurs objectifs à  accomplir et n'en entendent plus parler qu'au moment où on leur demande des comptes. Et quand ils ne sont pas en train d'appliquer ces process, même s'ils sont inadaptés, ils font du reporting pour indiquer qu'ils ont bien exécuté ce qu'on leur demandait. La plupart de ces cadres ne parviennent plus à  rencontrer leur supérieur qu'entre deux réunions ou dans l'ascenseur. Ce qui leur laisse le sentiment d'un travail déshumanisé, d'un management qui ne s'opère qu'au travers des chiffres et des tableaux de bord.

Pas assez accompagnés, isolés, les cadres n'ont-ils jamais l'intention de protester envers leur hiérarchie ?

La première forme de contestation, c'est la défection. D'aucuns quittent leur poste pour faire carrière dans un environnement qui leur convient mieux. Pour gagner en autonomie, certains vont créer une entreprise, d'autres préfèrent chercher du sens dans le monde associatif ou l'économie sociale et solidaire... Les seniors, quant à  eux, optent davantage pour la préretraite. Quelques-uns, enfin, choisissent la protestation. Malheureusement, cette culture est très rare chez les cadres dans ses formes traditionnelles. Un cadre fait grève en moyenne 0,8 seconde par an... Ils sont quasiment absents des syndicats frondeurs, parce qu'il y a un manque généralisé de solidarité entre eux. Chez les cadres, c'est chacun pour soi. C'est pourquoi certains subissent aussi une forme de solitude intellectuelle. Quand ils sont face à  une hésitation, ou une difficulté, ils n'osent pas en parler autour d'eux par peur d'être mal vus ou de passer pour quelqu'un d'incompétent.

Quelles en sont les conséquences pour les entreprises ?

La traduction directe du malaise, ce sont des cas de burnout et la montée en flèche des arrêts maladie. Et ce serait même devenu un mode de fonctionnement, les cadres n'hésitant plus à  poser des congés maladie pour tenir le rythme. In fine, on observe deux mouvements parallèles. D'abord, le surprésentéisme. Il s'agit plutôt des cadres supérieurs, qui serrent les dents et travaillent tout le temps, même quand ils sont malades. Et puis, il y a ceux qui optent pour un silence stratégique. Concrètement, ils font le minimum, n'approfondissent plus les dossiers. Ils peuvent aussi jouer double jeu, soit en transmettant des informations en douce aux syndicats, soit en faisant semblant d'appliquer les processus. Les entreprises ont tort d'ignorer ces comportements, car la résistance au changement n'est pas toujours le fait de la base. Seulement, les cadres sont rarement soupçonnés de ce type de comportement.

À LIRE

Le silence des cadres, par Denis Monneuse, éd. Vuibert, 235 p., 19 €.

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