« Les entreprises ne recrutent pas, elles trient »

C'est une tragédie silencieuse. Celle des quinquagénaires sur le marché du travail. Dans la liste des discriminations à  l'embauche, le facteur d'âge arrive en tête : un candidat de 45-50 ans obtenant trois fois moins de réponses qu'un jeune de 28-30 ans, et même presque dix fois moins pour un poste de cadre.

Nombre d'employeurs préfèrent en effet recruter des jeunes, qu'ils considèrent comme plus corvéables. Et c'est ainsi que des vies entières, des mondes s'écroulent, à  cinq, dix, quinze ans de la retraite. Alain Silver, 54 ans, est arrivé dans son secteur « par hasard » après une licence d'économie, à  une époque où les embauches se signaient en 48 heures. Il en est sorti par une rupture conventionnelle en mai 2012, pour faire plus rapidement le deuil d'un licenciement déguisé. L'histoire de cet ex-cadre français, resté trente ans dans l'informatique, reflète celle de millions d'autres chômeurs ordinaires : ni trop ni pas assez diplômés, jugés « vieux » mais trop jeunes pour la retraite, et de plus en plus résignés.

Au moment de votre licenciement, vous pensiez pouvoir retrouver facilement du travail ?

J'étais chef de projet en progiciels, mais le métier a évolué : aujourd'hui, ils font tous du développement. J'ai aussi fait un peu de management parce que le marché était porteur et que j'étais suiveur, mais je suis resté cadre intermédiaire. Je me doutais que j'allais rencontrer des difficultés, mais pas de cet ordre. Et certainement pas sur la longueur... Après avoir envoyé deux cents CV, j'ai obtenu quatre entretiens en dix-huit mois. Là  où, indépendamment de la qualité de leur parcours, des chômeurs plus jeunes en ont obtenu une vingtaine. Pourtant, j'ai baissé mes prétentions salariales de 40 %. Mais deux ou trois fois par téléphone, puis après un entretien d'embauche, des recruteurs me répondent qu'ils réorientent leur politique d'embauche vers des profils plus juniors.

Dans l'informatique, on devient rapidement obsolète quand on sort du marché de l'emploi. Quel arsenal personnel avez-vous déployé pour « rester dans la course » ?

Je n'ai pas de compétences très pointues à  faire valoir. Je ne suis pas parti avec un portefeuille de clients. Et, à  dire vrai, après quinze ans de métier, on a fait le tour du poste. La seule chose que je peux mettre en avant, c'est moi. Ma capacité à  manager, à  gérer certains projets avec intelligence et, surtout, ma volonté de travailler. Alors, je postule en moyenne deux ou trois fois par semaine. Seulement, le secteur s'est contracté. Même les géants ont licencié. Alors, au royaume de la sous-traitance, ça s'en ressent. L'informatique, c'est une industrie de main-d’œuvre : si elle coûte moins cher ailleurs, il serait ridicule de s'en passer. Alors que pour m'embaucher, il faudrait que les entreprises investissent un peu.

Le salarié de plus de 50 ans traîne une mauvaise réputation : peu productif, peu adaptable. Quel ressenti avez-vous face aux recruteurs qui véhiculent ces stéréotypes ?

Les « seniors » sont considérés comme les poids morts de la société. Des entreprises me reçoivent, mais préviennent qu'elles ne recrutent pas. Ou alors que leurs seuls postes ouverts sont destinés à  la promotion interne. Mais d'autres recruteurs m'ont clairement fait comprendre que je n'étais pas adaptable. Leur argument tient en un cliché qui revient à  l'envi : une trop grande expérience pour le poste.

Finalement, le mal des « seniors » n'est-il pas justement d'être jugés trop compétents et, du coup, pas assez malléables ?

C'est évident. Le problème, c'est que le curseur de la « séniorité » se déplace d'année en année vers le bas. Quand j'ai commencé à  travailler, on était « senior » à  60 ans. Aujourd'hui, dans de nombreux secteurs d'activité, l'on est considéré comme « senior » de plus en plus jeune, dès 40 ans, voire 35 ans. Mais avec un marché du travail devenu plus exigeant, et une obsolescence des compétences sans doute préprogrammée, on peut finir par naître « senior », sans possibilité d'y échapper.

Comment êtes-vous pris en charge par les bureaux d'emploi ?

J'enchaîne les ateliers de rédaction de CV ou de préparation aux entretiens. Jusqu'à  l'absurde. Le summum a été atteint lorsque l'on m'a demandé de changer la police de caractère de l'emploi recherché et que l'on m'a félicité parce que j'avais fait ressortir en bleu le nom des entreprises par lesquelles j'étais passé. Je comprends cette volonté de dynamiser l'emploi mais, en réalité, pour un seul poste, il y a en moyenne 70 candidats. Or, si vous n'avez pas d'entretiens, c'est que votre CV est mauvais, alors il faut le refaire. Si vous n'avez pas de boulot, c'est que vous n'êtes pas bon communicateur face aux recruteurs, alors il faut vous entraîner. Ces réunions vous expliquent qu'il faut sans cesse vous améliorer. Globalement, vous êtes responsable de tout. C'est de l'infantilisation permanente. Et une fois qu'on arrive au terme de ces coachings, on ne garde de relation avec ces bureaux qu'à  travers internet. En France, Pôle Emploi, c'est une machine à  gérer des flux entrants et sortants. Une machine à  comptabiliser le nombre de chômeurs. Les gens que j'y ai rencontrés sont tous charmants, mais ils sont des acteurs sans moyens d'une situation qui leur échappe.

Il y a trente ans, lorsque vous avez postulé pour la première fois, vous avez décroché votre emploi en deux jours. Parce que les entreprises avaient besoin de talents. Aujourd'hui, les nouveaux rituels du marché du travail ont-ils inversé ce rapport de force ?

Pour décrocher un poste, il faut désormais compter trois à  six mois entre différents entretiens. La recherche d'emploi s'apparente aujourd'hui à  des cycles de vente de produits complexes. Les entreprises ne recrutent pas, elles trient. Parce qu'elles n'ont jamais eu autant de choix. Le vrai danger, c'est que le pouvoir qui leur est conféré tire des gens intelligents vers un « cynisme ordinaire ». Un exemple ? Il y a cette bourse d'emploi destinée aux « seniors », organisée dans... un ancien abattoir ! Symboliquement, c'est énorme. Mais ce qui se passe à  l'intérieur est pire : imaginez une rangée de six recruteurs qui vous font remplir un CV en trente secondes. Après un premier tri sommaire, un superviseur détermine quel « vieux » l'intéresse. C'est de la sélection directe. Normalement, dans les foires, les acheteurs tournent autour des bestiaux, mais là  c'est nous, d'anciens travailleurs expérimentés, qui jouons notre avenir devant les employeurs. Moi, je tiens le coup, grâce à  ma famille et à  l'écriture, qui m'a permis de dépasser ma condition de chômeur. Mais je refuse de me victimiser. Ou de me sentir coupable.

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