« Les profils généralistes vont disparaître »

Fondateur et directeur général de la célèbre société de recrutement qui porte son nom, Robert Walters affiche une carrière de quarante années dans les ressources humaines. À 58 ans, son nom est gravé sur les frontons de 53 agences dans 24 pays. Pour ce British pur style, une réalité s’accentue sur le marché du travail : à terme, seuls les « spécialistes » parviendront à tirer leur épingle du jeu.

Selon votre dernier baromètre, les besoins, en termes de recrutements, varient très fort en fonction des pays. En France, c’est le marketing et les services financiers qui recrutent le plus. Alors qu’en Belgique, même des secteurs porteurs comme la logistique et le supply chain sont à la baisse. Comment expliquez-vous ces disparités ?

Ces différences sont dues à des facteurs macro-économiques. Nous ne sommes qu’un groupe de 2 200 personnes. Et dans certains secteurs, la demande grandit plus vite que nos capacités. Mais ce qui se dégage un peu partout dans le monde, c’est un regain de confiance. C’est de plus en plus palpable aux États-Unis et au Royaume-Uni. L’Allemagne s’en sort très bien. L’Australie aussi. Et même le Japon se régénère : il n’y a plus eu autant de recrutements depuis des années. On le voit à travers nos agences : même en Espagne, où la crise a beaucoup impacté les recrutements, les choses reprennent. Étrangement, c’est en France que nous affichons nos meilleurs résultats. Je dis « étrangement », car le contexte économique français peut paraître peu propice à l’emploi. Mais contrairement à nos concurrents, nous y avons obtenu d’excellents résultats.

En quarante ans de métier, vous avez dû composer avec plusieurs récessions… Sans boule de cristal, quelles tendances voyez-vous se dégager pour ces prochains mois ?

Il y a une constante : les gens sont lassés par la crise. Bien sûr, chacun essaie de préserver sa sécurité d’emploi. Mais au bout de quatre ou cinq ans d’attente, il n’est plus possible de rester dans une fonction qui ne nous convient pas. Or, une fois que quelqu’un crée une brèche, qu’il y a du mouvement dans une entreprise, il y a un effet boule de neige. Un départ en annonce une série d’autres. Quand les sociétés en voient d’autres recruter, elles ne peuvent rester indifférentes. Si elles ne suivent pas le mouvement, elles courent le risque de ne plus avoir accès aux meilleurs talents. Ce n’est pas un constat économique, mais au vu de beaucoup de choses, on est arrivé à un point où chacun sent qu’il est temps de changer. D’habitude, je suis très conservateur, mais la confiance revient. Et puisque dans notre métier, la confiance est notre meilleur indicateur, je crois que la récession montre enfin ses signes d’érosion.

L’Europe continentale est marquée par une course à l’hyperspécialisation. En termes de recrutements, le clivage entre experts et généralistes va-t-il s’accentuer ?

Dans tous les secteurs, les emplois sont de plus en plus spécialisés et plus compliqués. Cela vaut particulièrement pour les banques : avec l’accentuation des réglementations, les fonctions liées au risque, à la compliance et à l’audit sont devenues beaucoup plus sophistiquées. Mais le constat est identique dans d’autres secteurs. Par exemple, les ressources humaines ont toujours été décrites comme une zone de généralistes. Seulement, aujourd’hui, si vous êtes un employeur comme HSBC, vous aurez un département RH avec huit avocats internes pour faire face à toutes les questions de droit du travail. Si nous recrutons un avocat interne, nous sommes automatiquement à la recherche d’une expertise en droit du travail, en droit international ou en droit transfrontalier des brevets informatiques, par exemple. C’est dommage, parce qu’à terme, le profil généraliste va disparaître. Son seul moyen de survie sera de lancer sa propre activité.

En Belgique, en France et ailleurs, un grand nombre de professionnels ont tenté une réorientation des services financiers à l’industrie. Mais avec peu de succès. Les qualifications acquises dans le domaine bancaire sont-elles facilement transférables à d’autres secteurs d’activité ?

Au-delà de quatre années d’expérience bancaire, il devient difficile de quitter ce milieu. La banque est un secteur très particulier, avec une approche métier et une éthique propres. Plus on est senior, plus on se spécialise et moins on peut sortir de ce milieu. À l’exception peut-être des chargés de trésorerie, d’auditeurs et de gestionnaires des risques, catégories professionnelles très demandées aussi dans l’industrie. Ces deux dernières années, beaucoup de ces spécialistes ont changé d’employeur. Il en résulte une pénurie de candidats, forçant les banques à former des experts. Le profil idéal, c’est le candidat issu d’un des Big Four, avec trois ans d’expérience dans la finance.

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