« Beaucoup plus de temps pour dénicher un ingénieur qu'un profil financier »

Publié : samedi 30 mai 2015

La pénurie d'ingénieurs est réelle et, pourtant, les entreprises finissent bel et bien par les trouver. En partie grâce aux cabinets de recrutement, qui ont cependant vu leur mission se complexifier.

Le cabinet Michael Page se voit confier plusieurs centaines de missions de recherche d'ingénieurs expérimentés, en Belgique, chaque année. Le point sur la pénurie actuelle avec Julien Amiach, Executive Manager responsable notamment de la division Engineering & Manufacturing.

Vous vivez la pénurie au quotidien. Comment se manifeste-t-elle concrètement ?

La première manifestation est la durée pour remplir la mission qui nous est confiée. Contrairement à  un profil commercial ou financier, il est très rare que nous parvenions à  fournir à  notre client une short-list de trois-quatre candidats correspondant parfaitement aux critères dans un délai d'une dizaine de jours : le délai peut grimper à  plusieurs semaines. Au final, notre mission, de la première initiation de la demande à  la signature du contrat chez le client en passant par la recherche des profils et les entretiens, peut dès lors prendre beaucoup plus de temps que pour une mission plus classique.

Mais vous finissez par trouver, finalement...

Effectivement, car tel est notre job ! Mais nous devons monopoliser de nombreuses ressources pour y parvenir. Cela passe par l'analyse systématique des sites spécifiques aux ingénieurs, des sites d'emploi et des réseaux sociaux pour y déceler les candidats qui sont en recherche d'un nouveau challenge et qui répondent au profil recherché. En parallèle, si cette première étape n'est pas couronnée de succès, nous devons élargir notre recherche aux candidats latents : des milliers d'ingénieurs qui figurent dans nos bases de données et que nous allons contacter afin de savoir s'ils sont ouverts à  un nouveau défi. Il y a enfin l'approche directe, celle du « chasseur de têtes », qui se focalise sur quelques profils clairement identifiés et qu'il faut tenter de convaincre...

De quels types d'ingénieurs parle-t-on ?

La moitié de notre portefeuille concerne des field engineers, à  savoir des ingénieurs qui vont placer et mettre en service chez le client les machines fabriquées par leur employeur. Il s'agit de profils au sujet desquels les attentes sont énormes : ils doivent en effet parfaitement maîtriser le volet technique, mais aussi et surtout le rendre accessible pour l'utilisateur final, et dès lors édulcorer leur discours d'ingénieur pour le rendre compréhensible par leur interlocuteur. On parle donc ici de soft skills telles que l'empathie, la communication ou la pédagogie. Ce sont aussi, évidemment, des profils très mobiles puisqu'ils ne travaillent pas dans un bureau d'études mais en déplacement.

Qu'est-ce qui attire l'ingénieur ? Le salaire, la technique, le défi ?

Il réagit, de manière générale, à  des leviers complètement différents d'un profil commercial. Là  où ce dernier va d'emblée se sentir motivé par un challenge de type business, avec augmentation du package salarial à  la clé, l'ingénieur a avant tout besoin de comprendre la plus-value technique qu'il va pouvoir apporter. C'est la raison pour laquelle nous avons nous-mêmes des ingénieurs dans nos équipes et des consultants qui savent très précisément quel langage adopter pour les convaincre : à  raison de dix interviews par semaine, on peut affirmer qu'ils maîtrisent le sujet...

Concrètement ?

Un ingénieur que nous allons contacter pour une fonction de responsable de production ne va pas nous interroger d'emblée sur le package salarial, mais plutôt sur les outils qui sont utilisés, le nombre de personnes, les contraintes techniques et managériales. Un ingénieur spécialisé en automation va s'intéresser aux machines, aux protocoles : c'est ce qu'il va apprendre dans ce nouveau job qui va le motiver, en tentant de percevoir dans quelle mesure il pourra y apporter sa valeur ajoutée. Les ingénieurs sont cartésiens, voire sceptiques par nature : ils n'achètent pas un chat dans un sac et doivent être convaincus par des arguments de nature technique, rationnelle.

Comment vous positionnez-vous par rapport aux cabinets de consultance, qui recrutent des ingénieurs afin de les envoyer en détachement chez leurs clients ?

Notre positionnement est totalement différent. De telles sociétés sont relativement attractives pour de jeunes ingénieurs qui n'ont pas encore d'idée précise de ce qu'ils veulent faire et souhaitent donc multiplier les expériences afin de se forger une meilleure opinion. Ils sont la plupart du temps envoyés chez un client pour y couvrir un besoin ponctuel, dans le cadre d'un mandat de court terme précis. Les demandes de nos clients sont différentes : ils ne souhaitent pas attirer un junior pour combler un besoin à  court terme, mais un ingénieur expérimenté qui va pleinement leur faire bénéficier de sa valeur ajoutée à  long terme. Il n'est donc pas impossible que nous nous adressions aux mêmes ingénieurs que les cabinets évoqués précédemment, mais à  un autre moment de leur carrière, dès lors qu'ils ont posé leur choix, ont étoffé leur expérience et se sont spécialisés : c'est à  ce moment que les propositions de nos clients peuvent les intéresser.

Quand on évoque la pénurie d'ingénieurs, on ne peut manquer de s'interroger sur la pertinence des demandes de certains employeurs : ne devraient-ils pas assouplir leurs critères de sélection ?

À partir du moment où on nous confie une mission, ce n'est pas pour tenter de faire rentrer un carré dans un rond. Dès lors que le champ des compétences techniques est déterminé, il nous est impossible de proposer à  nos clients des candidats qui n'ont pas le profil requis : l'ingénieur est rarement remplaçable en l'état. À la marge, nous pouvons cependant les interroger sur la pertinence de certains critères et les amener, par exemple, à  considérer le choix d'un diplômé en gestion si la fonction est de nature purement managériale, ou à  élargir le spectre de la recherche aux ingénieurs actifs dans l'industrie pharmaceutique si le job à  pourvoir est dans l'agroalimentaire où les contraintes de contrôle, de qualité, de traçabilité sont comparables.

Quelles différences fait-on encore entre ingénieurs civils et industriels ?

Dans les faits, aucune, sauf dans certains secteurs plus spécifiques comme la construction par exemple. Pour le reste, il est rarissime qu'un client se focalise sur un ingénieur civil en excluant par principe un ingénieur industriel. Les différences ne sont pas davantage marquées sur le plan salarial ou sur celui des responsabilités. Les études sont différentes, c'est vrai, mais elles mènent toutes deux à  des carrières fortement comparables.

Benoît July

 

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