« Changer nos propres indicateurs de performance »

Ancien cadre chez LVMH, puis patron d'Ubisoft, Nicolas Métro a fondé la société de lutte contre la déforestation Kinomé. Formé au « leadership éthique », il explique, dans son dernier livre, comment réinventer sa vie, sans renier le passé.

Sa carrière était toute tracée. Sorti à  l’âge de 22 ans d'une grande école de commerce, Nicolas Métro s'est hissé tout en haut de l'échelle managériale. D'abord comme cadre supérieur dans le secteur du luxe, puis comme responsable du studio de création de jeux vidéo d'Ubisoft. Vingt années d'une vie qu'il dit « hors sol », formatée par le système, sans trop se poser de questions. Jusqu'à  ce qu'il ressente un « dessèchement », une « perte de sens ». Un sentiment d'incohérence entre ce que je produisais au quotidien, avec les équipes, et mes valeurs profondes, explique cet homme de 49 ans, marié, père de cinq enfants. Sans renier le passer, mais en réajustant les curseurs, il décide de changer de cap. Avec un succès retentissant. En 2005, il fonde la société de lutte contre la déforestation Kinomé. Un social business qui lui a permis de planter plus de quatre millions d'arbres sur les cinq continents. Nous avons oublié que les arbres restent indispensables à  la vie humaine. Pour respirer, pour boire, pour se nourrir, pour nous outiller et même pour nous soigner, estime l'ancien cadre supérieur. L'arbre nous reconnecte à  qui nous sommes vraiment. Et aujourd'hui, 1,6 milliard d'êtres humains dépendent directement, sans échappatoire ni substitut possible des arbres. Dans Qu'est-ce qui te ferait danser de joie ? (1), il livre des clés et des repères pratiques pour réinventer sa vie. Et surtout, pour réenclencher les potentialités endormies en chacun de nous.

Vous dites avoir réinventé votre vie, grâce au savoir-être... Qu'entendez-vous par là  ?

À l'époque, je venais de prendre les responsabilités d'un studio de 200 personnes. Il y avait un décalage entre le cœur du marché (un public de 15-17 ans) et le personnel qui avait 30 ans. J'essayais d'être un bon manager, de changer les façons de faire et de penser. Or, cela nécessite autre chose que des compétences techniques, voire purement managériales. On peut être un très bon manager, mais si « ce pour quoi » vous travaillez génère de mauvaises choses, cela ne mène à  rien... Parallèlement, j'ai eu la chance qu'un responsable RH me propose de travailler sur le savoir-être. Apprendre à  être bien avec soi-même pour mieux travailler avec les autres... C'était quelque chose de neuf pour moi. Mais rapidement, ça a fait l'effet d'un sachet de thé qui a redonné de la couleur à  tous les savoir-faire de l'entreprise. Les gens ont compris que j'étais là  pour valoriser leur travail.

En quoi cette formation au « leadership éthique » s'est-elle avérée régénératrice ?

Ce que le leadership éthique m'a donné, c'est le repère de l'éthique. Il ne s'agit pas de faire de la morale, de discerner le bien du mal. Mais de se demander quel est l'impact de ce que je fais, ici et maintenant. Quelle est mon action sur le monde. Pour évoluer, nous avons besoin de changer nos propres « indicateurs de performance », d'utiliser d'autres indicateurs qui redonnent toute leur place au ressenti, à  l'intuition, à  la facilité, au corps, à  la vie. Et d'œuvrer dans le sens de la satisfaction des besoins fondamentaux de l'être humain. Ces derniers touchent à  la santé, à  la sécurité, au bien-être et à  l'équilibre, au respect de soi et des autres, à  l'inclusion dans un groupe social, à  l'accès à  la connaissance, ainsi qu'à  la réalisation de soi. Ces besoins sont universels : tous les hommes cherchent à  les satisfaire. En tant que manager, cela change tout d'évaluer les conséquences de ses actes à  travers ces repères. Tout à  coup, notre action prend du sens.

Votre deuxième déclic vous est venu d'une promenade dans un bois, avec votre père...

Vouloir changer de cap est une chose, en trouver un nouveau en est une autre. Dans cette forêt, je me suis senti « à  ma place ». Je me suis senti appartenir à  cet endroit, sans peur de ce que je pouvais y apporter. Alors que je n'ai aucune formation de forestier... Nous savons tous intuitivement ce qui est bon pour nous. Mais pour écouter cette intuition, il est nécessaire de faire de la place. On dit que la nature a horreur du vide. Mais c'est l'inverse. La nature a besoin que l'on fasse du vide en nous, pour qu'elle y mette autre chose. Quand vous êtes directeur général d'une boîte de 200 millions d'euros, avec 150 personnes, vous n'avez pas physiquement accès à  ce trésor. Nous sommes tellement dans la course et la roue du hamster qu'il n'y a pas de place pour l'expression de nos potentiels. Or, nous avons tous énormément de possibilités enfouies en nous... Pour se repositionner dans sa carrière, il faut apprendre à  nous arrêter, à  prendre du temps pour soi, à  faire silence, à  nous reposer et surtout à  accepter de ressentir. Ce n'est qu'après ce travail introspectif que les choses viennent, sans que vous ne les appeliez.

Vous dites que nous sommes tous nés baobabs, mais la plupart d'entre nous deviennent des bonsaïs. Pourquoi ?

Comme les baobabs, nous avons tous un magnifique potentiel de création. Enfant, on en est très conscient, mais à  force d'entrer progressivement dans le moule, on perd contact avec la créativité et l'inspiration. Les baobabs rendent tellement de services aux hommes qu'ils sont souvent devenus sacrés : leurs fruits sont pleins de vitamines et de minéraux, leur écorce sert à  faire des cordes. Ils possèdent une esthétique extraordinaire. À l'inverse, les bonsaïs, à  la fois œuvres d'art et martyrs, sont cultivés en pot, taillés, pour répondre à  une forme bien particulière et une taille miniature. En d'autres termes, il est formaté. Comme la plupart des gens, j'ai surtout appris à  travailler le mental, l'analyse, le calcul. À tel point que ce qui est de l'ordre de l'émotion et de l'intuition n'a plus le droit de s'exprimer. Or, dans la vie comme dans le business, les grandes décisions ne peuvent se prendre sans les tripes... Reste qu'il est possible de redevenir baobabs, si nous sommes prêts à  évoluer.

Sortir du moule, est-ce soluble dans les modes de travail actuels ?

Oui. Je travaille autant avec le système aujourd'hui qu'avant. Mais différemment. J'ai appris à  travailler aussi bien avec des multinationales qu'avec des minicoopératives locales, des ONG de terrain, des écoles, des institutions comme les Nations unies, l'Union européenne ou encore des social business. En fait, s'il y a quelque chose de radical, c'est le changement de regard sur la finalité, les conséquences de notre travail. Mais il ne s'agit pas de devenir ermite, militant ou de s'extraire du monde. Le risque n'est plus forcément là  où nous l'imaginons. En effet, il est devenu plus risqué de rester là  où nous sommes, de ne pas évoluer et de nous étioler que de nous remettre en question, de partir à  la recherche de nous-mêmes et de réaliser nos potentiels. On peut continuer à  croître, y compris économiquement, mais en garantissant qualitativement les besoins fondamentaux.

Concrètement, comment réapprendre à  danser de joie ?

Quel que soit notre niveau de responsabilité, mère au foyer ou cadre dirigeant, il faut régulièrement prendre du temps pour soi. Cela ne signifie pas que l'on doive se mettre à  mi-temps : une heure par jour ou le temps d'un déjeuner suffisent à  faire le vide. Cela peut paraître banal, mais il faut aussi réfléchir aux autres domaines de notre vie qui, en ce moment, sont mis en jachère, mais qui pourraient s'exprimer. Enfin, contrairement à  ce qui nous a été enseigné, la facilité est un signe puissant de pertinence. Avoir de l'aisance à  réaliser certaines tâches, parfois un don à  réussir rapidement, sans difficulté, c'est un excellent indicateur pour découvrir ou redécouvrir notre vocation. Ce qui se fait dans la facilité perdure dans le temps. Ce qui s'est fait de façon fluide est pérenne ; à  l'inverse, ce que j'ai obtenu « à  la force du poignet » a bien souvent disparu quelques mois plus tard. Vous verrez que la plupart du temps, la vision porte en elle les moyens de sa réalisation ; la seule compétence indispensable est le savoir-être.

À LIRE : Qu'est-ce qui te ferait danser de joie ?, Nicolas Métro, éd. Eyrolles, 2014, 238 p., 11,90 €.

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