« Créez des ponts entre vos désirs et les besoins du marché »

Tim Clark est le pape des modèles d'affaires. Dans son dernier ouvrage, Business Model : You, il transpose les méthodes organisationnelles des entreprises à  l'individu, schémas, graphiques et croquis à  l'appui. Nous l'avons rencontré en exclusivité, la veille de son premier workshop en Belgique.

Bientôt un million d'exemplaires traduits en 26 langues. Le succès de Business Model : You, un ouvrage né il y a trois ans des contributions en ligne de 328 professionnels dans 43 pays, ne s'essouffle pas. Ce manuel destiné aux travailleurs « en transition de carrière » figure aujourd'hui aux côtés de la biographie de Steve Jobs dans les kiosques des grands aéroports et fait partie des titres de management les plus populaires sur Amazon. Derrière ce phénomène commercial se cache une méthode simple et pratique pour imaginer de nouveaux modèles de carrière. La force de cet outil ? Chacun, qu'il n’ait que quelques années d’expérience ou qu'il soit un expert avancé, peut esquisser, sur un canevas vierge, l'ensemble des mécanismes de sa future activité : valeurs, clients, flux de revenus... Tim Clark, serial entrepreneur devenu un véritable gourou de l'innovation dans la Silicon Valley, distille aujourd'hui son approche dans certaines des plus grandes universités américaines, dont Stanford, Berkeley et Columbia. Il était de passage à  Bruxelles, pour la première fois, au mois d'avril.

Votre livre Business Model : You fait partie des ouvrages de management les plus vendus au monde. En quoi se différencie-t-il des autres guides carrière ?

Le livre s'adresse à  toutes personnes désireuses de repenser la façon dont elles travaillent. Y compris aux salariés. Il est particulièrement utile pour les personnes qui, comme moi, ont longtemps manqué d'une manière logique pour encadrer conceptuellement leur carrière. Après une perte d'emploi ou un burn-out, l'introspection est de mise. Mais les gens envisagent leurs projets de manière beaucoup trop passionnelle, en se disant qu'il vaut mieux effectuer un shift à  180 degrés pour réussir. La méthode exposée dans Business Model : You, c'est avant tout une manière très logique d'appréhender sa carrière. Elle permet d'établir les liens entre qui vous êtes et ce dont le marché a besoin. Et permet de mettre en exergue vos valeurs, à  travers un modèle pérenne, durable et reproductible. Là  où d'autres coachs et formateurs exhortent les lecteurs à  se considérer comme des « entreprises unipersonnelles » ou des « start-ups », je propose d'appliquer le Business Model Canvas, l'analyse et la méthodologie de l'innovation aux particuliers.

Vous promettez de répondre en une page aux aspects les plus essentiels à  une bonne reconversion professionnelle...

La méthode tourne autour de neuf questions. La première série s'adresse au cerveau droit, siège du traitement de l'image et de la communication non verbale, qui prend en compte la globalité et fonctionne plutôt de manière intuitive : quels sont les clients ciblés ? Quelle valeur ajoutée mon travail apporte-t-il au client ? Quel est le type de flux de revenus que je souhaite ? La seconde série de questions est destinée au cerveau gauche qui analyse, allant du particulier au général : quels sont les moyens dont je dois disposer pour exercer ma nouvelle activité ? Quelle est ma chaîne de valeur ? Quelles sont les compétences dont j’ai besoin ? La grande nouveauté de la méthode réside aussi dans sa présentation visuelle. Tous ces thèmes peuvent être cartographiés sur une seule page, permettant d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble des mécanismes de votre carrière.

Une nouvelle tendance se fait jour : les salariés ne veulent plus appartenir, ils veulent choisir. Mais au moment de faire leur choix, ils éprouvent des difficultés à  « dessiner » leur carrière... Comment peuvent-ils agir pour mieux se réaliser ?

Partout, on observe une vague d'individualisation dans le monde du travail. De plus en plus de sociétés remplacent des postes permanents et des emplois à  temps plein, par des contrats à  durée déterminée, du travail temporaire, des missions intérim ou des free-lances. Le résultat, c'est que les travailleurs deviennent de moins en moins fidèles aux entreprises. Mais s'ils veulent adapter le travail à  leur mode de vie, ils doivent devenir de plus en plus fidèles à  leur profession. Pour cela, il faut pouvoir développer une « identité professionnelle » suffisamment forte. Or, la plupart d'entre nous continuent de se rattacher à  un titre ou une fonction. Mais l'identité professionnelle va bien au-delà .

C'est-à -dire ?

Par exemple, en tant que prof, je peux aussi bien enseigner à  l'université que dans le cadre d'un séminaire, à  l'autre bout du monde. L'endroit n'a pas d'importance. Mon identité professionnelle de prof me permet de concevoir ma carrière dans un contexte beaucoup plus large qu'entre les murs d'un auditoire. L'essence de votre « identité professionnelle », ce sont vos valeurs et la valeur que vous créez pour vos clients. Donner une représentation précise de votre identité professionnelle vous permet de décloisonner votre carrière. Il y a tout un « univers de travail » à  saisir bien au-delà  de l'entreprise à  laquelle vous restez fidèle. Cela vous permet aussi de prendre en charge, par la suite, les éléments « immatériels » de votre carrière : votre satisfaction, votre stress, la reconnaissance, votre gestion du temps, votre engagement citoyen, etc.

Le marché du travail devient tellement complexe, qu'il n'est plus rare de devoir se recycler, d'être amené à  changer de métier. Alors, comment suggérez-vous de composer avec cette réalité ?

Il n'y a plus de « sécurité d'emploi ». Nous devons désormais nous protéger en nous réinventant constamment, sous peine de nous retrouver du jour au lendemain sans emploi. Le risque ne concerne pas que les indépendants. Seulement, remettre en question son orientation professionnelle demande un certain courage. Et une bonne évaluation des risques. Parce que faire ce que vous aimez, c'est bien. Mais les gens doivent vous payer. Sortir de votre zone de confort implique donc une bonne analyse de vos ressources personnelles – à  savoir vous – et de la réalité du marché, sur laquelle vous avez peu de contrôle. Pour redessiner votre carrière, il est donc important de construire des ponts entre vos désirs et les besoins du marché. En d'autres termes, il s'agit de comprendre et de saisir ce qui crée de l'emploi sur le marché.

Au-delà  du livre, vous avez créé une véritable communauté de « professionnels en transition ». Notamment en partageant une large partie de vos enseignements en mode open source. Pourquoi avoir fait ce choix ?

À l'origine, le Business Model Canvas a été inventé par Alexander Osterwalder, docteur à  la HEC Lausanne. Avec son confrère Yves Pigneur, ils ont su aussi inventer un modèle d'affaires pour donner vie à  leur découverte, en utilisant le web. C'est parce que les changements du marché du travail ne se limitent pas aux États-Unis que Business Model : You est accessible sous licence Creative Commons. Aujourd'hui, près de neuf mille lecteurs échangent régulièrement sur leurs histoires, leurs choix de carrière et partagent leurs expériences de manière autonome, en créant des workshops aux quatre coins du monde. Le livre apporte de bonnes bases, mais pour réussir sa reconversion, mieux vaut ne pas rester isolé. Il faut s'entourer de personnes de confiance... Pour ne pas toujours embêter votre femme ou votre époux !

À LIRE

Business Model : You, Tim Clark, éd. Pearson, 36 €.

 

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