« Davantage de concurrence du Luxembourg que de la Pologne »

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Spécialisé dans la «production industrielle de fenêtres artisanales», Pierret System est confronté à  la concurrence à  bas prix en provenance de Pologne. Mais c’est surtout la hauteur des salaires pratiqués… au Luxembourg qui le hante, nos voisins n’hésitant pas à  venir débaucher ses meilleurs éléments.

À la tête de l’entreprise familiale depuis plus de trente ans, Jean-Luc Pierret a transformé cette ex-menuiserie artisanale en véritable industrie employant quelque 320 salariés. Focus sur ce fleuron situé en plein cœur de l’Ardenne, qui vient d’investir 18 millions dans de tout nouveaux outils de production.

Pierret System figure parmi les leaders belges du marché de la fenêtre, et cependant votre nom n’est pas très connu. Pourquoi?

Parce que nous sommes avant tout des fabricants qui ne vendent au grand public que par le biais de partenaires agréés: des menuisiers et des entreprises de pose de châssis. Pour le client, ce qui compte, c’est la confiance qu’il accorde à  ce partenaire local. Nous vendons aussi par le biais de fabricants de maisons vendues en clé sur porte et nous nous adressons également aux marchés publics, notamment. Plus d’un tiers de notre production est exportée, chez nos voisins français et luxembourgeois, principalement.

Vous êtes passé en trente ans d’une menuiserie de village à  une entreprise employant 320 salariés. Quels sont les moteurs actuels de votre croissance?

Nous nous définissons comme «des industriels de la fenêtre artisanale». Cela signifie que nous permettons à  nos clients de commander des fenêtres de qualité qui répondent parfaitement à  leur demande tout en bénéficiant de la fiabilité et des prix d’une production industrielle. Nous maîtrisons une grande gamme de matériaux comme le PVC, l’aluminium, le bois et le mélange bois-alu, proposons des produits de très grande efficacité énergétique tout en nous adaptant aux multiples designs qu’on rencontre dans notre pays. En Belgique, les gens aiment leur maison, apprécient de la rénover, et préfèrent d’autant plus investir dans l’immobilier que la crise financière les a rendus très frileux vis-à -vis des autres placements…

Quelle est la concurrence?

Nous sommes soumis depuis quelques années à  une concurrence virulente en provenance de la Pologne. Celle-ci est essentiellement fondée sur les prix mais, heureusement, beaucoup moins sur la qualité, ce qui nous permet de continuer à  nous différencier. Ces industriels polonais sont certes capables de fabriquer des produits hyperstandardisés, mais pas de répondre à  des demandes plus subtiles, issues notamment du marché de la rénovation: il suffit de se promener quelques heures à  Bruxelles pour se rendre compte à  quel point l’architecture y est riche et complexe, bien davantage qu’à  Paris par exemple. C’est ce qui explique que notre marché est, pour les Polonais, plus difficile à  conquérir que le marché français.

Est-ce dans cette perspective que s’inscrit votre récent investissement de 18 millions d’euros?

Cet investissement s’inscrit en effet dans notre souci de répondre aux désirs de nos clients en termes d’esthétique et de performance. Pour fabriquer ces produits, nous avons lourdement investi dans de nouvelles machines et fortement augmenté la surface qui leur est dédiée dans nos installations de Transinne (PVC) et de Bertrix (aluminium). Nous avons parallèlement investi dans notre informatique, qui doit être capable de gérer cette complexité, ainsi que dans la formation de notre personnel: les ouvriers que nous recrutons doivent maîtriser un syllabus complet sur le monde de la fenêtre, sous l’égide d’un professeur qui leur est dédié.

Ces investissements vont-ils générer de nouveaux recrutements?

Nous avons connu une croissance régulière de nos effectifs pendant plus de vingt ans: nous étions sept personnes à  peine, y compris mon épouse et moi-même durant les années 80 et sommes désormais plus de 300 salariés! Nous avons stabilisé notre croissance depuis 2007, mais nos récents investissements vont assurément générer de nouveaux besoins. Ceux-ci ne porteront pas seulement sur du personnel ouvrier, mais aussi et surtout sur des techniciens et du personnel d’encadrement.

Quels sont les profils les plus difficiles à  recruter?

Nos difficultés sur le plan du recrutement seraient sans doute moins importantes si nous parvenions à  conserver nos collaborateurs! J’évoquais la concurrence polonaise, que nous parvenons à  gérer sur le plan industriel et commercial, mais celle-ci n’est pas comparable avec la concurrence luxembourgeoise, qui porte quant à  elle sur les ressources humaines: il nous est impossible de nous aligner sur les salaires proposés par nos voisins, qui ne se privent dès lors pas de venir nous piller.

La proximité du Luxembourg est-elle si pénalisante?

Comme je le dis régulièrement, j’en ai marre de servir d’école de formation pour les entreprises luxembourgeoises qui viennent recruter chez nous des gestionnaires de projets, des contremaîtres et autres techniciens de chantier. Mais que puis-je faire, dès lors que les allocations familiales qui y sont proposées à  un jeune ménage sont presque aussi élevées qu’un salaire chez nous? Ce problème est d’autant plus ardu que certains profils que nous recherchons sont déjà  très difficiles à  trouver: des bons gestionnaires de chantier par exemple, ou des ingénieurs, ou encore des informaticiens. Le Grand-Duché est un très gros aspirateur à  informaticiens!

Nonobstant la concurrence du Grand-Duché, le fait d’être situé en dehors des grands axes embouteillés ne constitue-t-il pas un atout?

Cet argument acquiert davantage de pertinence aujourd’hui. Quand j’entends que des gens qui habitent dans le Brabant wallon mettent plus d’une heure pour aller travailler à  Bruxelles, je pense qu’il peut effectivement être intéressant pour eux de songer à  Transinne ou Bertrix autrement qu’en termes de villégiature! Nous avons d’ailleurs tout dernièrement recruté un informaticien qui travaillait précisément à  Bruxelles. Mais il faut tout de même du temps pour changer les mentalités: nombre de profils qualifiés qui trouveraient leur bonheur chez nous ne pensent pas à  postuler…

Quels sont vos autres facteurs d’attractivité?

Dès lors que les gens nous rencontrent, qu’ils découvrent nos valeurs et nos outils, ils n’hésitent pas longtemps. Ils comprennent qu’ils bénéficieront d’une grande autonomie et recevront rapidement des responsabilités. Nous produisons un millier de fenêtres chaque jour, et il s’agit de commandes différentes: il y a donc constamment de la nouveauté, de la flexibilité, des défis à  relever.

Quelles sont les qualités qu’il faut afficher pour espérer vous séduire?

Nous sommes moins attentifs aux compétences techniques qu’au soft skills. D’une part parce que notre technologie est très spécifique, de sorte que nous devons de toute façon former notre personnel, et d’autre part parce que cette technicité est elle-même génératrice de complexité sur le plan de la gestion. Nous avons donc besoin de gens qui affichent de bonnes aptitudes de management, de réactivité, d’adaptabilité vis-à -vis de situations imprévues. Nous avons dernièrement recruté sur de telles bases des collaborateurs provenant de secteurs très éloignés du nôtre, comme l’industrie alimentaire ou la sous-traitance automobile par exemple.

Benoît July

 

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