« Le monde a besoin de pionniers »

Fils et petit-fils de deux pionniers des grands fonds et des hautes altitudes, Bertrand Piccard est un des plus célèbres « savanturiers » contemporains. Tour à  tour psychiatre, pilote, cofondateur de Solar Impulse, il est aussi conférencier. Dans son dernier livre, Changer d'altitude, il explore des friches inconnues, mais nécessaires, selon lui, pour accoucher d'un esprit pionnier.

Il aura fallu dix années de calculs, de simulations, de construction et de tests d'un prototype avant d'obtenir le premier avion jamais construit capable de voler sans une seule goutte de carburant. Nous ne sommes pas des industriels, répète Bertrand Piccard, mais nous sommes des rassembleurs de compétences et d'idées. Nous voulons montrer qu'il est toujours possible de faire autrement, insiste celui qui a déjà  réussi un tour du monde en ballon sans escale en 1999. Solar Impulse, l'appareil révolutionnaire destiné à  faire le tour du monde en 2015, vole sans carburant ni émissions polluantes de jour comme de nuit. La seule limite sera le pilote. Dans un projet aussi innovant, chaque étape est un saut dans l'inconnu, confie ce psychiatre de formation. Un projet fou, un défi humain, scientifique et industriel qui a pu voir le jour grâce à  une sacrée dose de pensée latérale. Une approche que Bertrand Piccard érige presque en principe de vie dans son dernier livre, Changer d'altitude (1), qu'il destine à  ceux qui ne se posent jamais de questions.

Monsieur Piccard, vous faites souvent de la haute voltige. Mais Bertrand, de qui êtes-vous l'envoyé sur Terre ?

De ma curiosité et de mon besoin d'essayer de construire ce qu'on ne peut pas nous enlever. Parce que, finalement, tous les biens matériels, tous les liens affectifs, tous les plaisirs, on peut nous les enlever. La seule chose qu'on ne peut pas nous enlever, c'est ce qu'on a construit en termes de conscience, de confiance, de sagesse et de maturité. C'est de ces nourritures terrestres là  que je me revendique.

Beaucoup rattachent la confiance à  un sentiment de sécurité. Vous, vous prônez au contraire le besoin de sortir de sa « zone de confort ». Pourquoi ?

Si on ne prend jamais aucun risque, on ne peut être créatif et innovant. Les habitudes et la routine nous endorment et nous font perdre notre relation à  nous-mêmes, notre audace, notre courage et notre goût d'entreprendre. Dans notre société, on parle beaucoup d'innovation et de créativité, mais ces concepts restent lettre morte, parce qu'on ne donne ni les outils ni les moyens aux gens de les développer. Or, il faut que cela devienne un état d'esprit.

Se débarrasser de ses certitudes suppose aussi de savoir lâcher prise. Vous avez vos propres techniques : l'hypnose, la méditation... Que vous apportent-elles ?

Le lâcher-prise est souvent mal interprété. On croit qu'il s'agit de tout abandonner : notre travail, notre famille, notre maison. Alors qu'il faut lâcher prise de nos certitudes. La vie, c'est complètement autre chose que ce que l'on croit. Parce que, par définition, on ne peut pas tout comprendre. Pour lâcher prise, il faut aussi cesser de résister au changement. Il nous est impossible d'avoir un contrôle permanent sur tout. Et finalement, lâcher prise, c'est aussi se demander de quoi je suis capable intérieurement, au-delà  du conditionnement et des automatismes qui me maintiennent prisonnier des vieilles manières de penser.

Piloter le Solar Impulse, tout comme diriger une équipe ou mener une entreprise, nécessite un contrôle de tous les instants. Alors, à  quels moments peut-on se permettre de lâcher prise ?

On peut être aventurier sans être trompe-la-mort. Le trompe-la-mort, c'est celui qui ne prépare rien, ne contrôle rien et se laisse porter au gré du hasard. Dans l'aventure comme dans la vie, il faut préparer et organiser tout ce que l'on peut... mais cela n'enlèvera que 20 % du doute. Les 80 % qui restent, c'est l'imprévu. Il faut donc aussi se préparer intérieurement à  faire face à  l'inconnu. C'est une attitude qui consiste à  se dire : Dans telle situation, je suis déstabilisé. Que puis-je en apprendre ? Quelles ressources intérieures développer pour pouvoir y faire face ?

Saisir l'imprévu, c'est parfois le travail de toute une vie. Dans votre livre, vous proposez une nouvelle forme d'éducation...

Le monde a besoin de pionniers. Il faudrait, dès le plus jeune âge, pousser les enfants à  développer trois notions : la curiosité, la persévérance et le respect. Sans curiosité, on n'essaie jamais rien de nouveau ; sans persévérance, on ne réussit pas ce qu'on entreprend, et sans respect, les succès n'ont aucune valeur. Malheureusement, on enseigne exactement le contraire : des connaissances fixes, immuables, plutôt que le goût d'aller plus loin. On enseigne aussi que tout doit être facile et évident, pour former des gens qui, en fin de compte, n'ont plus de respect ni pour la vie, ni pour la nature, ni pour les ressources premières de notre monde. Dans l'éducation, il faut aussi apprendre tout ce que l'on ne sait pas : il faut dire qu'il y a des choses qui existent et qui ne sont pas explicables.

Comme quoi ?

Des guérisons spontanées... Pourquoi des groupes de prières arrivent à  des résultats ? Je n'en sais rien. Mais on voit que ça marche. Il faut enseigner aux enfants ces domaines pour lesquels nous n'avons pas de certitudes. Ça, ça permet à  l'enfant de valoriser le doute. C'est ce qui crée des chercheurs et des pionniers.

À l'heure des atomes et des bits, qu'est-ce que l'aventurier peut apporter comme réponses ?

L'aventure, ce n'est pas seulement ce que l'on fait, mais essentiellement ce qu'on essaie d'être. Il n'y a pas besoin de faire le tour du monde en ballon pour vivre une aventure. Il suffit de prendre tous les moments de la vie qui nous sortent de notre routine et de nos certitudes, tous ces moments de rupture, pour en faire des obligations de changement. Aujourd'hui, on est obligé de réaliser que les solutions ne se trouvent qu'à  l'intérieur de soi-même. La plus grande aventure, c'est la vie. Dans tout ce qu'elle a d'incertain, d'inconnu et d'incompréhensible. C'est là -dedans qu'il faut évoluer.

Rafal Naczyk

(1) À LIRE
Changer d'altitude, Bertrand Piccard, éd. Stock, 2014, 300 p., 19 €.

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