« L’inaction climatique est une pathologie »

Rédigé par: Benoît July
Date de publication: 13 déc. 2022

De retour d’une COP 27 aux résultats mitigés, Bertrand Piccard refuse de sombrer dans l’apathie : « L’anxiété climatique est indispensable. Elle ne doit pas nous paralyser, mais nous conduire à accélérer le rythme de l’implémentation des solutions existantes. »

Entretien

A la tête de la Fondation Solar Impulse, qui a labellisé à ce jour près de 1.500 solutions permettant de lutter contre le dérèglement climatique par le biais d’une meilleure efficience, Bertrand Piccard enfonce le clou. « Il existe une infinité de solutions technologiques permettant de protéger l’environnement de manière rentable, qu’il s’agisse de systèmes, d’équipements, de matériaux ou de sources d’énergie », affirme-t-il. « Réconcilier l’écologie et l’économie n’est pas seulement possible, c’est aussi la démarche la plus logique qui s’offre à nous. » En filigrane, de multiples manières de s’engager, y compris professionnellement.

bertrand piccard

Bertrand Piccar, à la tête de la Fondation Solar Impulse

La COP 27 n’a généré, globalement, que des résultats mitigés. Un sentiment de découragement ?

Chaque rapport du Giec peint un tableau toujours plus sombre, avec des échéances toujours plus rapprochées, et pourtant, nous voyons bien qu’il y a un abîme entre les engagements et nos progrès. Dès lors que les COP se focalisent sur les problèmes et que chaque pays pense que la résolution de ces derniers va générer des coûts ou des handicaps pour son développement, il est compréhensible que ces événements génèrent de la résistance, des oppositions, et n’accouchent pas de solutions ambitieuses. Il faudrait davantage discuter des solutions disponibles et mettre en place des coopérations qui consisteraient à évaluer, pour chaque pays, celles qui sont les plus adaptées en fonction de ses particularités, de son économie, de son climat, de sa population, entre autres. Si on raisonnait sur base de solutions, on pourrait discuter concrètement de leur financement. Ce n’est pas une utopie : ces solutions économiquement rentables existent déjà aujourd’hui.

En attendant, l’éco-anxiété monte…

Heureusement que cette éco-anxiété se manifeste de plus en plus. Ce serait inconscient de conserver sa confiance en l’avenir quand on voit les catastrophes qui se préparent et qu’on n’en fait pas suffisamment pour les prévenir. L’éco-anxiété n’est pas pathologique… au contraire de la croyance que tout cela va s’arranger sans qu’on ne fasse rien, comme par enchantement. Au contraire aussi d’une autre pathologie qui consisterait à se laisser sombrer dans le désespoir, la dépression, la paralysie ou, tout simplement, l’inaction.

Agir, quel que soit le niveau ?

Les moyens sont multiples. On peut agir en choisissant ses études, en travaillant dans un métier utile à la protection du climat et de l’environnement. On peut agir sur le plan professionnel, à titre privé en modifiant son comportement et en investissant pour économiser l’énergie, mais aussi en tant que citoyen, en partageant des solutions sur les réseaux sociaux, en sensibilisant un élu local, des voisins, des connaissances. Il ne faut donc pas sombrer dans la paralysie. Je suis convaincu par la « théorie du piranha », ce petit poisson qui ne représente rien à titre individuel, mais vous réduit à l’état de squelette en quelques minutes s’il vous dévore avec des milliers de congénères. De petite solution en petite solution, qui chacune évite des émissions de CO2, on commence par faire la différence. Il ne faut pas crier « problèmes », mais « solutions »…

Baisser le chauffage à 19 degrés, ce n’est donc pas vain ?

Beaucoup de solutions relèvent du bon sens : il n’y a effectivement aucune justification à chauffer à 22 degrés alors qu’on vit tout aussi bien, et même de manière plus saine, en chauffant à 19 degrés, tout en générant des économies d’énergie et de CO2. Ce n’est bien évidemment qu’un exemple parmi tant d’autres. Nous pouvons manger moins de viande, consommer plus local, choisir ce que nous achetons afin de minimiser la production de déchets. Ce qui est vrai à l’échelle des individus l’est tout autant à l’échelle des entreprises ou des collectivités.

Des solutions qui peuvent se révéler particulièrement efficaces dans les villes, dites-vous. Pourquoi ?

Parce que 75 % des émissions globales de CO2 proviennent des villes, qui hébergent plus de 55 % de la population de la planète et génèrent 80 % du PIB mondial. Il y a donc, par le biais des villes, de formidables leviers à activer. Parmi le millier de solutions labellisées par la Fondation Solar Impulse, nous en avons identifié plusieurs centaines qui permettraient d’exploiter toutes les opportunités de la transition écologique à ce niveau. Nous avons publié un guide à ce sujet, comme nous comptons le faire ultérieurement pour l’industrie ou l’agriculture. S’agissant des villes, donc, il faut se rendre compte qu’à l’échelle mondiale, compte tenu de leur croissance intrinsèque et de l’exode rural, on construit l’équivalent d’un nouveau Manhattan tous les quatre mois. Il y a urgence à agir, au niveau de l’énergie, de l’eau, de la logistique, des déchets ou encore de la construction.

La construction qui, comme d’autres secteurs indispensables à la transition climatique, peine à recruter les profils qualifiés…

Nombre d’industriels ont commencé à prendre le problème à bras-le-corps. Ils parviennent à produire du ciment par le biais de procédés qui sont nettement moins émetteurs de CO2, le taux de recyclage des gravats augmente fortement, les techniques d’isolation évoluent très vite également, comme les techniques de chauffage, qui sont de plus en plus efficientes, comme les techniques relatives à la domotique, qui permettent de gérer les bâtiments de manière beaucoup plus intelligente. Tout cela permet de montrer qu’il est possible d’augmenter l’efficience dans la construction comme dans bien d’autres secteurs. Tout cela démontre également qu’il s’agit de secteurs dans lesquels il est possible de s’épanouir professionnellement tout en contribuant à un meilleur environnement.

Comment qualifier le rythme actuel de la transition ?

La lenteur est un énorme problème. Nous continuons à adopter des comportements qui génèrent du gaspillage, nous évoluons au sein d’infrastructures qui sont vieilles, inefficientes, et doivent être remplacées ou modernisées. Si on avait initié ces changements il y a vingt ans, nous n’aurions pas besoin de nous stresser comme nous le faisons aujourd’hui. Si on avait réduit notre consommation d’énergie de 1 % par an en temps utile, nous ne devrions pas déployer de tels efforts aujourd’hui. Si nous voulons éviter la catastrophe qui s’annonce, nous devons donc nous convaincre de la nécessité d’adopter rapidement les solutions qui – car elles existent déjà – permettent de générer rapidement des économies.

D’où votre appel au législateur.

Prouver qu’il existe des solutions rentables pour protéger l’environnement a constitué un élément essentiel pour faire avancer le débat, mais nous devons maintenant progresser dans les domaines politique et réglementaire. Il faut en effet que le législateur mette en place des réglementations qui pénalisent le gaspillage et encouragent une plus grande efficience. Le calcul de rentabilité est vite fait : construire « pas cher » ne génère que de fausses économies, car le bâtiment va coûter ensuite, à l’usage, très cher à ses utilisateurs, en raison de sa consommation d’énergie, alors qu’à l’inverse, investir dans des matériaux et une isolation de qualité, des systèmes de chauffage efficients, permet de générer des économies sur toute la durée de vie du bâtiment. En sus de la législation, la finance doit évoluer elle aussi : elle le fait déjà en partie, en imaginant des formules permettant, par exemple, à la fois au propriétaire et au locataire de sortir financièrement gagnants de travaux visant à améliorer l’efficience énergétique.

Vous avez élaboré, à destination du législateur français, 50 propositions de textes « prêts à l’emploi ». Comptez-vous agir de la sorte en Belgique ?

L’objectif de ces propositions est de permettre de débloquer des solutions dont l’implémentation est pour l’instant entravée par des réglementations inadaptées ou obsolètes. Il suffit parfois que ces obstacles disparaissent pour que la solution puisse être adoptée. Nous travaillons afin de rééditer l’exercice au niveau européen, et ce serait bien sûr très intéressant de le faire aussi en Belgique.