« L’inégalité salariale entre les femmes et les hommes doit être combattue collectivement »

Pour Michel Pasteel, directeur de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, le travail à  temps partiel qui reste principalement l’apanage des femmes constitue ni plus ni moins un choix imposé par les stéréotypes de genre.

L’écart salarial entre les femmes et les hommes en Belgique est aujourd’hui moindre mais persistant. C’est la principale conclusion que tirait début juin l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes lors de la publication de son rapport annuel sur la question. Sur base de données chiffrées relatives à  l’année 2012, on constate qu’une femme gagne en moyenne 9 % de moins qu’un homme par heure. Cela correspond à  une diminution de 1 % de l’écart salarial sur base des salaires horaires. Sur base annuelle, l’écart entre le salaire des femmes et celui des hommes stagne à  hauteur de 22 %. L’effet du travail à  temps partiel constitue un élément explicatif déterminant de ce phénomène, assure Michel Pasteel, directeur de l’institution.

Un écart salarial moindre mais persistant… peut-on parler d’amélioration par rapport aux années précédentes ?

Il y a effectivement un léger progrès réalisé, mais on ne peut pas parler d’amélioration notoire ni de victoire. Sur le long terme, prenez le secteur de l’industrie par exemple, l’écart salarial entre les femmes et les hommes a diminué de 50 % en quarante ans. Mais sur le court terme, énormément de progrès restent à  faire. Le phénomène de stagnation persiste. Par rapport aux années précédentes, nous faisons deux nouvelles observations. D’une part, on constate qu’il y a aujourd’hui plus de femmes que d’hommes sur le marché de l’emploi. C’est une nouveauté. Et c’est lié à  la crise financière de 2008. Les hommes qui ont perdu leur job ont souvent été remplacés par des femmes parce que ces dernières coûtent moins cher. On observe aussi que les femmes qui ont du travail se retrouvent majoritairement dans les secteurs les plus précaires, les moins rémunérés. C’est donc une fausse bonne nouvelle. C’est la logique du système, le raisonnement est basique, c’est que nous déplorons. D’autre part, il y a l’importance du facteur de la nationalité. On se rend compte à  quel point les femmes issues d’un pays hors Union européenne sont beaucoup plus discriminées que les hommes ayant les mêmes origines.

Quid de l’effet du travail à  temps partiel sur l’écart salarial ?

Il est déterminant. C’est d’ailleurs l’élément qui a le plus d’impact sur le salaire. En Belgique, 46 % des femmes travaillent à  temps partiel pour 10 % des hommes. Pour nous, il s’agit très clairement d’un choix imposé par les stéréotypes de genre. Cela reste globalement toujours la mère qui décide de réduire son temps de travail pour se charger du soin et de l’éducation des enfants. Et ce, bien que les études que nous avons réalisées sur le congé de paternité démontrent qu’il y a de plus en plus de pères qui veulent s’impliquer dans la vie familiale avec, comme conséquence, un impact positif sur le salaire des femmes. Autre constat interpellant, les filières d’études. Lorsque l’on fait une évaluation du niveau de diplômes entre femmes et hommes, on s’aperçoit que les femmes sont très, voire plus représentées que les hommes en termes de « bons » diplômes, mais dans des filières qui ne sont pas bien rémunérées. Je le répète, les stéréotypes de genre sont toujours extrêmement présents dans notre société. Il faut donc travailler sur les mentalités, les changer. L’inégalité salariale entre les femmes et les hommes doit être combattue collectivement. Ce n’est pas parce qu’il y a une poignée de femmes qui se battent, qui réussissent leur carrière seules, qui sont des modèles pour les autres qu’il faut s’en satisfaire. Que du contraire, cette minorité de femmes doivent servir de « mentors » pour permettre aux autres de passer outre le fameux plafond de verre. Mais il y a tout de même une progression. Voyez la loi de 2011 sur les quotas de femmes dans les conseils d’administration. En deux ans, nous sommes passés de 11 % à  22 % en Belgique. C’est une victoire importante. D’autant que des études ont prouvé que de telles situations améliorent le résultat financier de l’entreprise. Il faut vraiment attaquer la ségrégation à  la racine, il faut intégrer l’égalité femmes-hommes dans les mentalités dès le plus jeune âge. Pour ce faire, nous devons recourir à  certains outils que sont les campagnes de sensibilisation, l’implication du monde politique, les recommandations ou encore les lois.

La loi du 22 avril 2012 relative à  l’égalité salariale en fait partie. Qu’attendez-vous des entreprises dans ce cadre-là  ?

Cette loi est effectivement fondamentale. Elle vise à  mieux connaître et à  mieux lutter contre l’écart salarial, et ce, à  tous les niveaux : au niveau interprofessionnel via l’obligation pour les partenaires sociaux de négocier des mesures de lutte contre l’écart salarial, au niveau sectoriel aussi via notamment l’instauration de classifications de fonctions neutres sur le plan du genre. Je prends toujours l’exemple un peu caricatural de la fonction de femme de ménage et de celle de technicien de surface. Ce sont deux fonctions classées différemment auxquelles correspondent des salaires différents. La première, moins rémunératrice que la seconde, est attribuée aux femmes. La seconde concerne les hommes. Or, c’est exactement le même travail. Il s’agit donc de rectifier le tir au moyen des classifications précitées. Enfin, au niveau de l’entreprise via l’organisation d’une concertation obligatoire et l’adoption de plans d’égalité en interne. Le monde entrepreneurial a un réel intérêt pour cette question de l’égalité salariale. Les premiers effets de cette loi de 2012 devraient être mesurés en 2015. 

Le récent Livre blanc de la diversité de Beci pointe le genre et l’inégalité salariale parmi les quatre formes de discriminations les plus profondes sur le marché de l’emploi. Partagez-vous cette analyse ?

Oui, cela s’inscrit très clairement dans notre propre logique qui est de dire que plus une entreprise est accueillante pour les personnes discriminées sur le plan salarial, meilleur ce sera pour l’entreprise - notamment en termes de retour sur investissement - et pour la société en général. Ce message passe encore difficilement aujourd’hui. Or, il en va de l’intérêt de tous. L’écart salarial renferme une partie expliquée et une autre qui ne l’est pas. C’est peut-être uniquement de la discrimination pure et simple entre les femmes et les hommes. Notre institut reçoit très peu de plaintes à  ce propos. Cela montre à  quel point ce phénomène est ancré dans les mentalités. Cela doit changer. Nous poursuivons notre combat.

Alice Dive

 

 

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