« La rentabilité immédiate n’existe pas. Mais cette rentabilité existe »

Date de publication: 29 nov. 2021
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Bertrand Piccard

Pour Bertrand Piccard, « l’Etat doit aider financièrement celles et ceux qui n’ont pas  les moyens d’investir dans les solutions durables et rentables ». 

Plutôt que de décroissance, vous promouvez le concept de « croissance qualitative ». De quoi s’agit-il ? 

Il faut sortir du dilemme dans lequel on nous emprisonne : soit une décroissance qui mène au chaos social, soit une croissance qui mène au désastre écologique. On peut refuser les deux et choisir de développer l’économie en remplaçant ce qui pollue par ce qui protège l’environnement. Au lieu d’une course effrénée vers la quantité, on se tourne vers une quête de la qualité. La croissance qualitative permet de réconcilier économie et écologie par le biais de nouveaux produits, de nouveaux services, de nouvelles sources d’énergie, entre autres, qui sont d’autant plus rentables qu’ils sont plus propres et plus efficients. 

Pour y parvenir, dites-vous, il ne faut pas se projeter dans un futur utopique, mais sortir d’un passé obsolète. En visant donc une meilleure efficience ? 

Je ne suis pas un optimiste technophile, soit quelqu’un qui pense que la technologie future solutionnera tous nos problèmes plus tard, nous autorisant de la sorte à ne rien changer aujourd’hui. Non, je suis un réaliste : j’observe ce qui existe déjà, ce qui permet de protéger l’environnement tout en étant rentable à la fois pour l’entreprise qui met le produit ou le service sur le marché, et pour le consommateur qui l’utilise, par le biais notamment des économies qu’il engrange. La Fondation Solar Impulse que je dirige a identifié, en cinq ans et grâce au travail de 400 experts, plus de 1.300 solutions qui tirent leur rentabilité de la protection de l’environnement plutôt que de sa destruction. C’est d’ailleurs ce qui fait l’originalité de notre démarche : nous labellisons la rentabilité économique d’une solution écologique. Sans en retirer nous-mêmes de profit, je le souligne, puisque nous sommes une association sans but lucratif, soutenue par des entreprises comme Solvay, notamment. 

De quelle rentabilité parle-t-on ? Rarement immédiate… 

La rentabilité immédiate n’existe pas. Un investissement, quel qu’il soit, prend du temps avant d’être rentabilisé. Mais cette rentabilité existe : vous gagnez de l’argent à terme et protégez l’environnement en remplaçant un système de chauffage au gaz ou au mazout par une pompe à chaleur, en convertissant l’éclairage à la technologie LED, en récupérant la chaleur de l’eau de votre douche au lieu de l’envoyer directement à l’égout, en passant à une mobilité électrique, en isolant mieux votre logement, notamment. 

Encore faut-il, pour investir et y gagner à terme, en avoir les moyens ? 

C’est là que le rôle de l’Etat est central. Il doit aider financièrement celles et ceux qui n’ont pas les moyens d’investir dans ces solutions durables et rentables. La crise des gilets jaunes a montré que l’on ne pouvait pas coincer les gens en les pénalisant sans leur proposer de solution de remplacement. C’est le rôle de l’Etat d’aider à l’acquisition de véhicules électriques, à investir dans un chauffage plus performant, à investir dans l’isolation de sa maison. Mais c’est aussi le rôle de l’Etat d’investir lui-même dans des infrastructures favorisant la transition ou de soutenir les entreprises qui s’inscrivent dans cette voie : des bornes de recharge pour les véhicules électriques à la filière hydrogène, en passant par les énergies renouvelables, le ciment décarboné, les batteries, entre autres. L’Etat a d’autant plus le devoir d’investir maintenant que les conditions financières, avec des taux historiquement bas, le permettent. Et il doit le faire en visant cette rentabilité à long terme plutôt qu’en privilégiant, comme c’est encore trop souvent le cas dans le cadre des marchés publics, une rentabilité de court terme fondée sur les contrats les moins chers. 

Le rôle de l’Etat n’est-il pas aussi d’édicter des normes favorisant cette transition ? 

Les normes sont absolument indispensables. A la fois pour pénaliser des pratiques dommageables et pour promouvoir celles qui sont vertueuses. Une taxe CO2, par exemple, est incontournable, car elle pénalise ce qui est produit à partir d’énergie fossile tout en augmentant la rentabilité de ce qui ne l’est pas. Mais pénaliser ne suffit pas : il faut aussi légiférer pour autoriser ou imposer de nouvelles pratiques. Pour reprendre l’exemple évoqué précédemment, les particuliers seront peu nombreux à investir d’initiative dans un système de récupération de la chaleur de l’eau de leur douche si on ne l’impose pas dans le cadre d’une construction neuve ou d’une rénovation. Il s’agit donc de légiférer pour promouvoir une meilleure efficience. 

Nous avons évoqué le rôle des consommateurs et celui de l’Etat. Qu’en est-il des entreprises ? Celles qui disent se tourner vers une croissance plus durable ne sont-elles pas suspectées de « greenwashing » ? 

S’il s’agit de paroles qui ne sont pas suivies d’actes, cela doit évidemment être dénoncé. S’il s’agit d’un vrai plan d’action, voire d’un revirement stratégique, parfois spectaculaire comme celui de certains groupes pétroliers qui choisissent d’investir dans les énergies renouvelables, cela doit être vu comme une diversification bienvenue. Ce que j’observe, c’est que le monde de l’entreprise, voire de la finance, est en train de changer rapidement pour saisir les opportunités de cette croissance qualitative. Mais le mouvement serait plus rapide et plus fort encore si les Etats élaboraient un cadre plus clair, pour donner de la visibilité à long terme et éviter la distorsion de concurrence entre ceux qui jouent le jeu et les autres. A cet égard, le rôle des citoyens n’est pas négligeable : c’est aussi en manifestant dans la rue, notamment, qu’on donne aux politiques le signal qu’ils comprennent, à savoir qu’ils ont plus à gagner qu’à perdre désormais en légiférant en faveur de la protection de l’environnement. 

Les citoyens sont aussi des consommateurs, des travailleurs, parfois soumis à des envies ou des injonctions contradictoires… 

D’où la nécessité d’une approche réaliste qui permet de réconcilier ces contradictions. On peut parfaitement imaginer un monde qui satisfait le citoyen en étant plus respectueux de l’environnement, qui satisfait le consommateur en lui permettant d’accéder au niveau de confort qu’il souhaite, et qui satisfait le travailleur en lui permettant de s’épanouir dans un emploi qui le rémunère et qui fait sens. 

Si nous avons tous les outils sous la main, leur mise en œuvre tarde cependant. L’urgence n’aide-t-elle pas ? 

Si on agit trop lentement, on risque clairement de rater l’objectif. Mais il reste possible de limiter les dégâts. Les technologies existent, on peut dès lors rapidement s’engager dans une économie beaucoup plus efficiente. Mais l’individu, même vertueux, n’y parviendra pas seul, et les entreprises n’y parviendront pas davantage si des normes ne sont pas édictées afin d’aller dans le bon sens. J’ai beaucoup parlé des Etats, mais nombre de mesures peuvent être prises par les autorités à un niveau plus local. On n’a pas besoin de COP26 pour interdire les voitures thermiques dans nos villes. Mais on a bel et bien besoin des Etats pour taxer davantage le carbone. Je fais quant à moi le pari que de telles avancées sont possibles pour autant qu’on les construise sur des arguments réalistes, afin que tout le monde en sorte gagnant. Plutôt que de prédire la catastrophe à venir, qui peut générer de la paralysie ou du découragement, je préfère parler de solutions. Mais il faut les mettre en œuvre, effectivement, d’autant plus urgemment.