« Le XXe siècle a produit une illusion de prospérité »

Rédigé par: Benoît July
Date de publication: 17 juin 2022
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Sandrine Dixson-Declève est coprésidente du Club de Rome et conseillère en transition économique et environnementale auprès de l’Union européenne, notamment. Il faut, à ses yeux, tourner le dos au « business as usual » du passé si on veut répondre aux défis de l’avenir : « Il faut réinventer la société. »

Durable

Célèbre, notamment, pour la publication de son « rapport Meadows » qui, dès 1972, alertait sur les limites de la croissance, le Club de Rome ne cesse de réfléchir aux moyens de sortir de ce cercle infernal. Nous avons interrogé Sandrine Dixson-Declève, sa coprésidente, en marge de sa participation au Forum économique mondial de Davos en mai dernier.

Le monde actuel s’est-il fourvoyé ?

Pendant des années, les décideurs, qu’ils soient politiques ou économiques, ont refusé d’intégrer l’idée que la croissance était limitée car l’économie, occidentale en tout cas, était en plein boom : ils n’ont pas voulu que cela s’arrête, refusant d’en appréhender les conséquences tant sur le plan environnemental que social. Dans le même temps, en sus de constater ce qu’on n’a pas fait, on peut aussi tirer les leçons de ce qui, malgré tout, a été engrangé, même si c’est de manière imparfaite. Des avancées ont été réalisées, notamment sur le plan des législations protégeant l’environnement, mais celles-ci ont été édictées sans approche globale, se focalisant l’une sur l’air, l’autre sur l’eau ou le sol, et en particulier sans s’inscrire dans le cadre global du changement climatique. On a aussi beaucoup appris sur la taxation, par exemple, notamment ce qu’il faut faire pour décourager ce qui est néfaste et encourager ce qui ne l’est pas, mais les politiciens n’ont pas eu le courage de mettre cela en œuvre.

Les crises actuelles, comme la pandémie ou la guerre en Ukraine, accélèrent désormais le mouvement…

La prise de conscience est réelle, afin notamment de diminuer notre dépendance aux énergies fossiles, mais il faut absolument qu’on agisse plus vite car on n’a plus le temps. Cette action doit être collective, elle doit unir les générations et non les opposer, dans le but d’élire les leaders, hommes et femmes, qui vont agir véritablement, dans le but de consommer différemment, dans le but de créer, dans ce contexte très anxiogène et bousculé, de nouveaux espoirs et de nouvelles opportunités. Les prémices de ces changements de comportements sont là : on voit des jeunes qui ne veulent plus posséder de voiture, ne passent même pas leur permis de conduire, s’engagent dans une mobilité différente, plus douce et partagée, par exemple.

Cette interview est réalisée alors que vous participez au Forum de Davos. Est-ce la fin de la mondialisation heureuse ? Le thème d’une autre croissance est-il vraiment en train de germer ?

Il est très important de ne pas envisager de construire l’avenir sur les mêmes fondements que le passé, en reprenant le business as usual. C’est le véritable enjeu : ne pas reproduire nos erreurs, ne pas diminuer notre dépendance au gaz russe, par exemple, en investissant dans de nouvelles voies d’approvisionnement, mais bel et bien en investissant massivement dans le renouvelable et dans l’efficacité énergétique. On a appris, pendant la pandémie, qu’on pouvait effectivement changer, et même de manière très rapide. Mais il nous manque encore un dialogue vraiment constructif avec le citoyen, qui lui démontre le bénéfice d’agir autrement tout en l’impliquant concrètement. La hausse des prix, par exemple, ne doit pas seulement être appréhendée sous l’angle du pouvoir d’achat, mais aussi par le biais d’une moindre consommation car il est évident que nous consommons beaucoup trop. En Australie, on a pu démontrer que face au risque de sécheresse, il était plus efficace d’engager un dialogue actif avec les citoyens sur les moyens de diminuer la consommation d’eau plutôt que d’en augmenter le prix. Les rapports de puissance appartiennent au passé, le dialogue est la voie de l’avenir.

Des prises de décision radicales ont été prises en Europe, dans le cadre du Green Deal, de RepowerEU. Qu’en pensez-vous ?

Investir dans le renouvelable est effectivement indispensable, mais il ne faut tout de même pas occulter le fait que, pendant ce temps, on continue à développer des infrastructures dans le gaz, ce qui donne un très mauvais signal. Il ne faut pas non plus négliger un exercice de réflexion indispensable : pourquoi n’a-t-on pas progressé sur le plan de la lutte contre le changement climatique alors que cela fait des années qu’on en parle et qu’on annonce des investissements ? Il faut en tirer les leçons et avancer beaucoup plus vite, imaginer des infrastructures plus efficaces, plus smart, et éviter de recréer de nouvelles dépendances vis-à-vis de certaines ressources : la résilience doit induire une manière de penser notre développement de manière beaucoup plus locale qu’auparavant.

Va-t-on, comme le redoutent nombre de citoyens, vers un mode de vie imposant des sacrifices par rapport au passé ?

De quels sacrifices parle-t-on ? Vis-à-vis de la vie que nous avons connue dans les pays riches au XXe siècle ? Mais cette société n’augmente plus notre bien-être depuis des années, elle nous a rendus malades, addicts à la consommation de biens matériels, nous détournant de ce qui procure réellement du bonheur : des rapports harmonieux avec nos semblables et la nature. En ce sens, le XXe siècle a surtout produit une illusion de prospérité. Notre société est en souffrance désormais, elle n’a jamais provoqué autant de maladies, de mal-être, de burn-out. Il n’est donc pas question de parler de sacrifice, mais de quête du bonheur. Non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les autres habitants de cette planète dont les ressources doivent être partagées et non exploitées comme elles l’ont été.

Le modèle économique doit-il changer ?

L’innovation doit en tout cas être systémique : ceux qui pensent, par exemple, que la technologie va tout régler sont aveuglés. L’innovation doit aussi être financière car il est évident que notre économie est trop arrimée aux indicateurs financiers de court terme. Il faut une autre relation avec les actionnaires, avec l’industrie, avec les travailleurs aussi. Regardez à quelle vitesse le monde du travail a changé : les gens ne veulent plus de déplacements incessants vers des centres urbains pollués, ils sont en quête de sens dans leur travail, ils souhaitent davantage d’emplois de nature sociale ou environnementale, davantage tournés vers le service au citoyen. Ce qui est intéressant, et c’est d’ailleurs ce que le Club de Rome affirme dans sa publication « Earth for All », c’est qu’il y a moyen de reconnaître de la valeur à cela, du travail de qualité à la promotion de biodiversité. Dans la vision du Club de Rome, il est urgent de repenser le contrat social en y incluant la valeur non seulement économique, mais aussi sociale et environnementale.

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Sandrine Dixson-Declève, coprésidente du Club de Rome et conseillère en transition économique et environnementale auprès de l’Union européenne. 

Force est de constater que l’on considère encore le social, ou l’environnemental, avant tout comme un coût…

Effectivement, et c’est la raison pour laquelle il nous faut utiliser d’autres indicateurs que le seul PIB, qui prennent réellement en compte cette valeur. En dépit, en Europe à tout le moins, d’un niveau de taxation relativement élevé, la redistribution n’est pas optimale. La perception, d’ailleurs, ne l’est pas non plus au point que certains milliardaires, à l’instar de Warren Buffet, plaident désormais pour que les riches contribuent davantage. Mais il faut pour instaurer cela une vision politique à long terme, portée par du courage et de la créativité. On voit désormais des gouvernements s’inscrire dans une démarche de bien-être, comme en Ecosse, en Finlande, en Islande, au pays de Galles et en Nouvelle-Zélande. La Région de Bruxelles-Capitale s’est elle aussi inscrite dans une démarche de transition écologique et solidaire en adoptant le modèle Donut (porté par l’économiste Kate Raworth, ce modèle instaure un plancher social et un plafond écologique, soit un espace au sein duquel nous devons redéfinir notre bien-être, NDLR).

Nonobstant ces initiatives, la déception vis-à-vis du monde politique est grande. Au point que certains préfèrent s’en remettre aux acteurs économiques pour changer ?

Il y a effectivement des investisseurs qui sont prêts désormais à mettre de la valeur sur ce qui est durable, par le biais notamment des critères ESG (sociaux, environnementaux et de gouvernance, NDLR) qui sont de puissants facteurs de changement car ils fondent, en réalité, la résilience des entreprises qui les adoptent. Il faut regretter à cet égard que les entreprises qui veulent réellement s’inscrire dans la transition climatique ne sont pas toujours aidées par les politiques, comme en témoignent les aléas de la taxonomie européenne qui vise à classer les activités économiques en fonction de leur impact favorable sur l’environnement et qui a conduit finalement à y intégrer à la fois le gaz et le nucléaire. Il y a de fait une complexité méthodologique à identifier les critères en mesure de déterminer ce qui est vert ou ce qui ne l’est pas vraiment, mais l’apprentissage est permanent et il faut continuer d’avancer.

Comment, dès lors, quand on souhaite s’investir dans la transition via son travail, déterminer l’employeur idéal ?

Il y a encore du greenwashing, c’est évident, comme des banques qui continuent de financer des activités néfastes, par exemple, en affirmant le contraire. Mais les critères ESG sont un pas dans la bonne direction, qui permettent au candidat de se faire une idée. Il faut en tout cas promouvoir la transparence : les entreprises sont en devoir de répondre aux candidats, jeunes notamment, qui veulent s’investir dans la transition en leur montrant ce qu’elles font ou comptent faire concrètement. A cet égard, n’oublions pas que l’économie européenne est constituée à 99 % par des PME au sein desquelles la possibilité de mesurer l’impact de sa propre action est plus aisée que dans une multinationale. Quoi qu’il en soit, la seule affirmation des objectifs n’est plus suffisante désormais, il faut agir, de manière urgente et déterminée.