« On peut faire plus avec moins »

Publié : lundi 1 décembre 2014

 

Consultant en innovation dans la Silicon Valley, Navi Radjou est l'auteur d'un livre célébrant « l'innovation jugaad » ou l'art de l'ingéniosité frugale. Il explique comment celle-ci permet de produire mieux, tout en utilisant moins de ressources.

Et si la clé du succès n'était pas de se contenter de produire moins cher, mais plus simple, plus durable et plus malin ? Tel est, en substance, le principe de l' « innovation jugaad ». Déjà  adopté par Siemens, Renault ou Tata Motors, ce concept propose d'abandonner la logique du « toujours plus » au profit du « juste assez ». Consultant en innovation, Navi Radjou partage son temps entre Palo Alto (Californie), où il a élu domicile, et l'Europe. À ses yeux, les systèmes d'innovation créés par les grandes entreprises occidentales, qui reposent sur des centres de R&D et des processus strictement normalisés, très consommateurs de ressources, peu flexibles et élitistes, ne sont plus adaptés. Il conseille aux entreprises occidentales d'adopter l'état d'esprit des entrepreneurs indiens : partout, les contraintes peuvent devenir des opportunités et il est possible de faire mieux avec moins.

Qu'est-ce que le « jugaad » ?

Jugaad est un mot hindi qui peut se traduire par « une solution innovante, improvisée, née de l'ingéniosité et de l'intelligence ». Jugaad représente tout simplement une façon différente de penser et d'agir en réponse à  des défis. C'est l'art de l'audace, celui de repérer des opportunités dans les circonstances les plus défavorables et de trouver des solutions ingénieuses et improvisées en utilisant des moyens simples. Jugaad, c'est faire plus avec moins. C'est une résilience créative : une façon de convertir l'adversité en opportunité. C'est la base du principe de l'alchimie, qui transforme le plomb en or, le mal en bien, le laid en beau, le passif en actif. La vraie intelligence se trouve là  où il y a peu de ressources. C'est pourquoi, dans les pays émergents, les chefs d'entreprise considèrent la rareté non comme un problème, mais comme la « mère de l'invention ».

N'est-il pas paradoxal d'aller chercher en Inde des solutions à  des défis mondialisés ?

Le jugaad est largement mis en œuvre dans d'autres économies émergentes comme la Chine et le Brésil, où les entrepreneurs sont également à  la poursuite de la croissance dans un environnement difficile. On le voit par exemple en Afrique : ce continent, qui avait beaucoup de retard, est en train de sauter des étapes entières de développement, grâce à  une stratégie ingénieuse de contournement. Citons par exemple le service de paiement par SMS, M-PESA, qui permet à  15 millions de Kenyans d'envoyer et de recevoir de l'argent via leur téléphone portable, sans être obligés d'avoir un compte en banque. Au Pérou, un panneau d'affichage publicitaire conçu par des élèves ingénieurs permet de transformer l'air humide en eau potable... Et chaque jour apporte son lot d'exemples.


Mais cette approche vaut-elle aussi pour les pays industrialisés, où la R&D est institutionnalisée ?

Oui, parce que cette démarche d'innovation structurée, qui a fait le succès des entreprises occidentales dans la seconde moitié du XXe siècle, montre ses limites. Elle est trop coûteuse et consomme beaucoup trop de ressources, elle manque de souplesse et surtout, elle est élitiste, car elle s'est bâtie sur le mythe que seuls les ingénieurs et les scientifiques travaillant en secret sont capables d'innover. Or, en période de crise, mieux vaut aller puiser dans la résilience et l'ingéniosité de chacun plutôt que d'attendre des solutions venues d'en haut... En réalité, même si les Occidentaux refusent de l'admettre, l'Europe commence à  ressembler aux pays émergents. Elle fait face à  une complexité croissante, elle doit tenir compte des contraintes de rareté, de mondialisation et d' « accélération du temps ». Et puis, sans doute est-ce l'effet de l'austérité, ses consommateurs sont de plus en plus frugaux.


La classe « consommante » commence donc à  se rétrécir ?

Oui, et elle souhaite plus de valeur à  moindre coût. C'est ce qu'explique Jeremy Rifkin dans La nouvelle société du coût marginal zéro : la révolution numérique, les énergies renouvelables, les logiciels libres, alliés à  l'économie sociale et solidaire, vont faire de chacun d'entre nous un « prosommateur », un consommateur qui produit les besoins de sa propre consommation, et qui pourrait même redistribuer sa production. Grâce notamment au financement participatif, aux imprimantes 3D, aux fab labs, etc., la relation des consommateurs à  la marque est à  la veille d'un bouleversement majeur. Les entreprises vont devoir trouver de nouveaux leviers pour justifier leur existence.

Comment les grands groupes pourront-ils s'approprier ces nouvelles pratiques de production ?

En cherchant à  utiliser un minimum de ressources pour augmenter la capacité. Lancer des fortunes sur un projet ne rime à  rien. Il faut des qualités collaboratives, de l'ouverture et de l'humilité. L'ego et le conditionnement sont un obstacle à  cette optimisation. En réalité, les innovations les plus importantes se passent, la plupart du temps, en marge du business existant. À la limite entre la boîte et en dehors. La marge veut dire la rencontre entre les parties prenantes marginales, les enjeux sociaux, les visionnaires fous, les esprits simples. En réalité, le vrai facteur qui va pousser les entreprises à  intégrer ce principe est culturel. Ces tendances vont changer le monde occidental et vont créer des perturbations. Les entreprises de la vieille économie vont devoir s'adapter à  la frugalité et les petits acteurs nouveaux vont chercher à  prendre les places. Cette vague peut se transformer en tsunami pour les grands groupes s'ils n'apprennent pas à  surfer.

On a néanmoins l'impression que la pensée « frugale » fait peu d'émules dans les entreprises bien établies…

Cela leur fait encore très peur. Pour l'instant, ce sont surtout les startups qui intègrent cette notion de frugalité. Mais les grands groupes se réveillent. Aux États-Unis, GE vient de s'allier avec Local Motors, une entreprise d'Arizona proposant aux passionnés de fabriquer leur propre voiture en leur fournissant les plans (en « open source »), le lieu (un atelier) et la communauté (des experts qui vont accélérer leur apprentissage). L'idée est d'étendre ce modèle à  d'autres domaines : ils vont ouvrir ensemble de petits ateliers où des ingénieurs et des particuliers pourront fabriquer les produits de demain. Chez Renault, Gérard Detourbet, le concepteur de la Logan, invente, dans le sud de l'Inde, une plateforme de voitures d'un genre nouveau. Son équipe R&D, dont la moyenne d'âge est inférieure à  30 ans, capitalise à  la fois sur l'expérience française en gestion de projets, l'ingéniosité frugale née en Inde et la technologie japonaise, avec l'objectif de concevoir une gamme automobile à  très bas coût, destinée à  la classe moyenne mondiale. C'est là  un exemple parfait de la convergence entre l'innovation frugale du Sud et celle du Nord.


Rafal Naczyk

À LIRE
L'innovation jugaad. Redevenons ingénieux, par Navi Radjou, coécrit avec Jaideep Prabhu et Simone Ahuja, éd. Diateino, 2013, 385 p., 24 €.

 

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