35 métiers pour un vaccin

Derrière chaque objet de consommation, de petites mains, des cerveaux, des métiers. Si l’emballage nous dévoile les composants d'un cachet d’aspirine, que sait-on des professionnels qui l'ont fabriqué ? Références refait la chaîne et décortique l'anatomie des médicaments à travers le travail.

Aspirine, Zyrtec, Engerix B… Ils ont fait la gloire de l’industrie pharmaceutique et ont amélioré le bien-être des patients. Mais aujourd’hui, les médicaments « blockbusters » – capables de générer des chiffres d’affaires de plus d’un milliard de dollars par an – ont fait leur temps. Avec l’expiration de leurs brevets, ils se sont fait « génériquer ». Les grands laboratoires n'ont que peu de nouveaux médicaments dans leurs « pipelines ». Ils se tournent donc vers l'extérieur, revoient leurs modèles et diversifient leurs champs d’action. Exit la synthèse chimique. Cap sur les « biomédicaments ». Nouveaux vecteurs d’innovation, ces produits font appel à une source biologique (gènes, cellules, tissus) comme matière première du principe actif.

Plus difficiles à copier, ils nécessitent aussi beaucoup plus de recherches et d’investissements. Leur coût de développement gravite entre 50 millions et 200 millions d'euros, alors qu'un générique ne coûte que 400 000 à 2 millions d'euros. L’impact sur les métiers est profond. Il s'agit d'un secteur très particulier au niveau du type de produits, de la recherche et du développement, des relations avec les autorités, du type de clientèles, confie Pascal Lizin, Directeur External & Public Affairs chez GlaxoSmithKline Vaccines, entreprise mondialement réputée pour ses vaccins, qui emploie près de 8 000 personnes en Belgique. Derrière une gélule ou un vaccin se cachent des centaines de professionnels. La plupart des gens l’ignorent, mais dans le biopharma, aucune carrière n’est figée : un diplôme ouvre la voie à une multitude de métiers.

Comme ce sont des traitements « sur mesure » qui répondent à des pathologies telles que les maladies rénales, le cancer, la transplantation ou encore les tests diagnostiques, les risques sont exclus. Du coup, les fonctions liées au « contrôle de la qualité » gagnent en importance. En phase de développement clinique d’un vaccin, près de cinquante personnes sont mobilisées pour contrôler la qualité et gérer les risques. C’est devenu un poste-clé, glisse Pascal Lizin. De même, les dossiers d'autorisation sont beaucoup plus lourds et imposent de nombreuses études. Résultat : l’industrie s’arrache des scientifiques bercés à la regulatory intelligence. Nous recherchons aussi des fonctions techniques précises telles que les médecins cliniciens, les biostatisticiens, les pharmacoéconomistes, les épidémiologistes, etc., explique Fabrice Enderlin, Executive Vice President Global HR chez UCB, qui, depuis son repositionnement sur les maladies graves de l'immunologie et la neurologie, recrute 150 nouvelles personnes par an en Belgique. Avec 50 postes ouverts actuellement.

À quoi ressembleront les médicaments de demain ? L'avenir réside dans la médecine personnalisée. Et les « nanomédicaments ». Des particules d’un milliardième de mètre se déplaçant dans le corps humain pour rechercher des agents infectieux, des cellules cancéreuses, des virus, et les détruire. Voire pour repérer l’ADN ou recréer des tissus. Et agir au cœur de la cellule, de l’organe ou du tissu malades. Et seulement là, ce qui change tout. Des nanomédicaments sont d'ores et déjà disponibles pour le traitement de cancers, de certaines maladies infectieuses ou pour le diagnostic, tandis que d'autres sont au stade d'études cliniques de phase I, II ou III. Du côté des laboratoires pharmaceutiques, les recherches en nanotechnologies restent marginales alors qu'elles pourraient générer des bénéfices thérapeutiques significatifs et constituer un relais de croissance. Sans nouvelles molécules, que les laboratoires peinent à trouver.

 

Un secteur-clé dans le sud du pays

Le secteur biopharmaceutique se porte bien au sud du pays. La Région a d'ailleurs érigé les « sciences du vivant » au rang de pôle de compétitivité du plan Marshall, en faisant l'un des cinq domaines d'activités susceptibles de contribuer en priorité à son redressement. Selon une comparaison internationale réalisée par Deloitte, la Belgique se montre très compétitive dans le secteur biopharmaceutique. En ce qui concerne les incitants à la recherche et au développement, notre pays occupe la troisième position derrière la France et les Pays-Bas. Concernant la taxation des revenus issus des brevets, la Belgique occupe la position la plus compétitive d’Europe. Le groupe HST (Health, Science and Technology), qui représente UCB, GSK, Janssen Pharmaceutica et Pfizer, entend bien maintenir cet avantage sur les autres pays européens. Si ce n’est que l’industrie fait face à des problèmes récurrents de recrutement. En Belgique, on trouve d’excellents chercheurs de très haut niveau. Mais les choses se compliquent dès qu’il s’agit de profils de techniciens, soupire Fabrice Enderlin d’UCB. Par manque de main-d’œuvre qualifiée, il y a une véritable tension sur le marché local de l’emploi. Avec 10,8 % de parts de marché, la Belgique est le deuxième exportateur mondial de produits biopharmaceutiques juste derrière l’Allemagne, précise l’étude de Deloitte. Et depuis 2005, la production belge a crû de 8,1 % en moyenne chaque année.

 

Le médicament en 5 métiers

  • Chercheur en biologie

En recherche et développement (R&D), ingénieurs et techniciens conçoivent de nouveaux médicaments, au sein de laboratoires. Observer des phénomènes, formuler des hypothèses, trouver de nouvelles voies à explorer... La vie du chercheur est une quête permanente, jalonnée d'avancées et de doutes. Un métier passion pour des scientifiques de haut vol. Parmi eux, le chercheur en biologie s'intéresse à une thématique spécifique (embryologie, zoologie, botanique, génomique…). Ses travaux de recherche peuvent permettre aux médecins d'envisager de nouveaux traitements contre le cancer et à l'industrie pharmaceutique d'élaborer des biomédicaments. Mais justement. Le secteur manque de médecins cliniciens. Le numerus clausus assèche totalement le marché. La pénurie est énorme, tranche Fabrice Enderlin d’UCB. Salaire brut débutant : 2 100 €.

  • Attaché(e) de recherche clinique

Avant sa mise sur le marché, un nouveau médicament est testé sur des malades volontaires. Trait d'union entre la recherche-développement et les médecins « investigateurs », c'est à l'attaché de recherche clinique qu'en revient le suivi scientifique et administratif. Il commence par sélectionner les médecins participant aux essais en faisant la tournée des centres hospitaliers. Puis il leur présente le protocole, documents à l'appui : le mode d'administration du médicament (à avaler, en injection...), les examens à réaliser, l'âge requis pour les patients des volontaires. Il doit aussi initier les médecins au recueil des données cliniques dans un cahier d'observations, puis soumettre ce protocole aux autorités sanitaires. Pendant toute la durée des essais, il veille au respect de la procédure en suivant le dossier de chaque patient.

  • Responsable assurance qualité

Dans ces secteurs de pointe, la réglementation en matière de sécurité est de plus en plus contraignante et génère des besoins d’experts en qualité, en toxicologie, en environnement et en matières régulatoires. Car, dans des industries touchant à la santé humaine, la moindre anomalie peut avoir des conséquences graves. Le responsable qualité occupe donc un poste-clé. Pour que des comprimés soient parfaitement dosés au micron près, sans aucune impureté... il faut un chef d'orchestre, garant des « bonnes pratiques de fabrication ». Le responsable assurance qualité traque ainsi le moindre défaut, veille au respect des normes et de l'hygiène, en phase de production. Salaire brut débutant : 3 000 €.

  • Responsable du support logistique

Ingénieurs, techniciens de production et opérateurs (qui représentent à eux seuls 36 % des effectifs des industries chimiques) gèrent la production dans les usines. Mais après le conditionnement, ce sont les logisticiens qui assurent l’acheminement des médicaments. Parfois, dans des conditions et des températures extrêmes. Où postuler ? En octobre dernier, la firme pharmaceutique Janssen a inauguré un centre de distribution européen à La Louvière. Inclus dans le réseau de distribution de Johnson & Johnson, il dessert non seulement l’Europe, mais aussi le reste du monde. On estime de l’ordre de 160 millions le nombre de boîtes de médicaments qui pourront y être traitées annuellement. La société espère créer 115 emplois. Des postes restent toujours ouverts.

  • Le visiteur médical

Les fonctions de commercialisation représentent en moyenne 15 % des postes. En première ligne face aux professionnels de santé, le visiteur médical doit prouver que le médicament est réellement efficace sur le patient. Arguments à l’appui. Mais, attention ! S'il cherche à convaincre son interlocuteur de prescrire sa dernière innovation plutôt qu'une autre, c'est un commercial qui ne vend pas. Aujourd’hui, les laboratoires reconvertissent leurs forces commerciales en visiteurs formés pour s'adresser au secteur hospitalier et à des spécialistes plutôt qu'aux médecins généralistes. L'hôpital est un lieu stratégique où se jouera à l'avenir la concurrence entre médicaments. 80 % des nouveaux médicaments y seront prescrits, pointe Karin Opdekamp, experte en recrutement pour le secteur Life Sciences chez Hays Belgium.

 

« Vers une mutualisation des connaissances »

Pascal Lizin est Director External & Public Affairs GSK Vaccines, entreprise mondiale de recherche, de développement et de production de vaccins. Depuis 2009, il est également président d'Essenscia Wallonie, qui représente le secteur des sciences de la vie et de la chimie. 

Certains médicaments ont marqué l'Histoire de la santé. Mais dans le secteur pharma, l'ère des blockbusters touche à sa fin. Aujourd'hui, comment se repositionnent les entreprises biopharmaceutiques, notamment sur le plan de la R&D ?

On ne peut plus faire de recherche comme dans le passé. La probabilité de générer une vraie innovation est de plus en plus restreinte. D’où la nécessité de trouver de nouveaux modèles de recherche. Face à des autorités de santé de plus en plus exigeantes, à la concurrence des génériques et aux difficultés croissantes pour trouver et développer de nouvelles molécules dans un environnement scientifique complexifié, beaucoup des grands du secteur multiplient des accords avec le secteur académique dans la recherche fondamentale, élaborent des partenariats avec des « biotechs » pour le développement de traitements ou modifient leurs structures. Avec un point commun : une ouverture accrue sur l'extérieur, là où souvent on ne jurait que par la recherche interne. Il y a donc une mutualisation des connaissances. Et il n’est pas rare que des synergies se créent entre plusieurs laboratoires pour améliorer la science.

Ces dernières années, le secteur a été marqué par de nombreuses restructurations. Aujourd'hui, les recrutements reprennent-ils ? Quelles sont les perspectives d'embauches pour 2013 ?

L’époque de croissance majeure est aussi révolue. Sur le plan de l’emploi, 2013 sera donc une année de transition et de stabilisation, tant dans la recherche que dans la production. Les recrutements vont se maintenir à leur niveau actuel, mais s’opéreront avec beaucoup de précautions face au marché mondial. S’il y a des besoins récurrents pour des métiers d’experts et de spécialistes, il reste aussi beaucoup de postes à pourvoir pour des métiers pénuriques.

Quels sont les métiers les plus porteurs ? Ceux qui créent les médicaments de demain ?

Le secteur des sciences vivantes recherche constamment des profils scientifiques : c'est le cas des bacheliers en chimie et biochimie pour des postes de technicien de laboratoire et de production. Le vivier de candidatures est assez limité. Idem pour les universitaires : le secteur est en permanence à la recherche de médecins cliniques. Et aussi d'électromécaniciens, nécessaires pour les réglages d'installations de très haute technicité. Là encore, il faut parler de denrée rare sur le marché. Les besoins portent aussi sur des profils plus spécifiques comme les pharmacologues, bio-ingénieurs, ingénieurs civils, ingénieurs en électromécanique. Autre tendance : les experts de contrôle de qualité et d’assurance de qualité. Profils recherchés : des ouvriers chargés du conditionnement et de la production du vaccin, ainsi que des techniciens de laboratoire (avec une formation scientifique) chargé du contrôle de qualité.

Rafal Naczyk

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