Les profils scientifiques sont-ils vraiment recherchés ?

Publié : samedi 21 novembre 2015

Ils sont biologistes, géographes, chimistes, physiciens. Autant de scientifiques dont chacun s'accorde à  souligner l'importance, mais qui peinent pourtant parfois à  trouver un emploi. Pour quelles raisons ?

Comme chaque année, les élèves ont été invités à  s'initier à  des expériences extraordinaires, à  des découvertes amusantes. L'idée ? En dédramatiser la complexité, mais aussi susciter des vocations. Les profils scientifiques seraient, dit-on, particulièrement recherchés dans les entreprises. Mais les diplômés ne partagent pas toujours cette vision...

Postuler de manière utilitariste que le choix des études scientifiques doit impérativement s'inscrire dans la perspective d'un emploi n'est pas la seule approche pertinente, tempère d'emblée Philippe Fonck, directeur du Centre d'information et d'orientation de l'UCL. Étudier les sciences, c'est avant tout s'inscrire dans une démarche visant à  repousser les limites de la connaissance en sortant des sentiers battus. Il faut encourager, pour notre avenir à  tous, l'émergence de tels profils qui ont davantage l'envie de découvrir que d'optimiser ce qui existe déjà .

Ce n'est donc pas un hasard ni une surprise si nombre de ces étudiants se profilent à  terme vers l'enseignement ou le doctorat. Comme Sébastien, physicien et boursier au sein de l'Institut de recherche en mathématique et physique (IRMP) de l'UCL où il poursuit sa thèse de doctorat consacrée, résume-t-il, à  l'analyse des données du détecteur CMS au LHC (le grand collisionneur de hadrons du Cern, NDLR) pour rechercher de la nouvelle physique au-delà  du modèle standard. Sa passion pour la physique des particules l'emporte sur tout le reste. Travailler dans une entreprise ne m'intéresse pas pour l'instant, dit-il. Je ne suis en rien opposé à  ce monde, où un scientifique pourrait sans doute s'épanouir également, mais je préfère me concentrer sur la recherche fondamentale. On verra ce qu'il adviendra à  la fin de mon doctorat.

Une employabilité à  compléter par d'autres compétences

Qu'en est-il des titulaires d'un master qui n'ont pas cette envie ? Certains d'entre eux mettent des mois à  trouver un boulot. Parfois bien en deçà  de leurs compétences, en attendant mieux. Parfois sans obtenir, sur la base de leur seul diplôme, le moindre entretien de recrutement. La question qui se pose est celle de leur employabilité, résume Philippe Fonck. Celle-ci est réelle, mais probablement moins immédiate que celle d'un ingénieur par exemple qui répond d'emblée aux besoins des entreprises. Le scientifique, à  défaut de correspondre très précisément à  un descriptif de fonction, doit travailler à  mettre en valeur d'autres compétences pour séduire.

Ces compétences peuvent s'acquérir relativement facilement. Soit par le biais des « mineures », cette partie du cursus complémentaire aux disciplines principales qui a été initiée par la réforme de Bologne. Soit par le biais d'une formation complémentaire, en marketing ou en management par exemple, qui constituera le côté « professionnalisant » de la formation initiale, la couche indispensable pour attirer l’œil du recruteur et l'amener à  s'intéresser aux atouts de la formation principale. Soit enfin par le biais de stages ou d'autres activités qui permettent de mettre en exergue des compétences « soft » mais très recherchées comme la capacité de travailler en équipe, de porter un projet, de faire preuve d'adaptabilité.

Un tel parcours, que l'on qualifiera de « non linéaire » est celui qu'a suivi Erik, qui travaille aujourd'hui dans une biotech en tant qu'International Sales Engineer. J'ai longtemps hésité entre plusieurs disciplines avant de me tourner vers la biologie moléculaire, dit-il. Je me suis vraiment lancé dans ces études par attrait pour les sciences, mais je ne me voyais pas travailler dans un labo toute ma vie. Il complète dès lors son cursus par un stage Explort (un programme de formation porté par l'Awex, NDLR) et une expérience en Chine, dans le cadre d'un autre programme dénommé « BRIC » (porté par le Forem), mais aussi diverses expériences entrepreneuriales comme un Startup Week-End à  Liège. Je ne me suis jamais vraiment posé la question de l'emploi et n'ai pas posé mes choix dans cette perspective, résume-t-il. Et je pense que c'est précisément cette approche qui, quelque part, a pu contribuer à  séduire.

Benoît July

« Ma formation au Forem a été déterminante »

Titulaire d'un master en biologie des organismes et écologie (ULg), Dimitri travaille pour une société pharmaceutique, dans le domaine des affaires réglementaires. Paradoxalement à  première vue, c'est une formation professionnalisante dans ce domaine très précis, suivie pendant deux mois avec des demandeurs d'emploi en partenariat avec le Forem, qui m'a ouvert cette porte, dit-il. J'ai été approché et recruté deux semaines après la fin de cette formation.

De là  à  affirmer que sa formation scientifique n'a servi à  rien, il y a bien évidemment une marge. L'attractivité résulte d'un tout, estime-t-il. Ma formation en affaires réglementaires n'aurait peut-être servi à  rien sans mon diplôme universitaire, car l'entreprise était aussi intéressée par mes connaissances en toxicologie et en détermination de substances, notamment. À l'inverse, ma spécialisation scientifique en écologie ne m'aurait, seule, probablement pas mené à  l'emploi. Il faut l'accepter, savoir vendre ses compétences transversales et faire preuve d'adaptabilité.

Travaillant pour l'instant dans le cadre d'un contrat d'intérim, avant de passer en CDD et, espère-t-il, en CDI, Dimitri est donc pleinement satisfait de son job. Je n'y retrouve pas tout ce qui justifiait ma motivation initiale à  entreprendre ces études, comme la protection de l'environnement par exemple, mais je vais continuer à  m'y intéresser par ailleurs, complète-t-il, constatant que certains de ses condisciples ont quant à  eux préféré poursuivre dans la voie du doctorat. Du reste, j'ai aussi passé l'agrégation : vulgariser les sciences par le biais de l'enseignement pourrait aussi, à  terme, m'intéresser.

BJ

« Pas un seul entretien de recrutement »

Maryse est géographe, spécialisée en climatologie : une thématique on ne peut plus actuelle. Or, après l'envoi d'une centaine de candidatures, je n'ai pas reçu une seule réponse positive. Je n'évoque même pas un recrutement, mais la simple opportunité de me présenter à  un entretien, s'insurge-t-elle. Une vraie galère qui est d'autant plus incompréhensible que, même pour des jobs pour lesquels nous sommes en principe formés, à  l'Institut royal météorologique (IRM) par exemple, les profils privilégiés sont ceux d'ingénieurs ou de physiciens...

La frustration est d'autant plus grande qu'elle a hâte de pouvoir s'impliquer, vu l'urgence des besoins. On ne cesse de parler non seulement du changement climatique, mais aussi de la pollution dans nos villes, de la dispersion des substances chimiques en agriculture, de la nécessité d'imaginer un habitat plus durable. Et celles et ceux qui ont étudié pour s'y investir sont laissés de côté, le fameux et détestable argument du manque d'expérience étant aussi invoqué, regrette-t-elle, soulignant pourtant qu'il n'y a pourtant pas pléthore de profils : trois diplômés à  peine dans sa spécialité l'an dernier, dans son université.

L'avenir ? Je ne reste pas les bras croisés, assure-t-elle. Je participe à  des conférences, je tisse mon réseau, j'espère pouvoir bientôt m'impliquer dans un projet pédagogique international. Je suis aussi bien consciente que je dois davantage mettre en valeur mes compétences transversales, car cette formation est en réalité très polyvalente. Mais comment convaincre, dès lors que je n'obtiens pas d'entretien pour le démontrer ?

BJ

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