Agnès Flémal (WSL) : Mieux marier l'ingénieur et l'entrepreneur

Publié : jeudi 14 janvier 2016 Par

Ayant pour mission d'assister les entrepreneurs à la création et au développement de sociétés technologiques en Wallonie (startups et spinoffs), WSL est un incubateur spécialisé dans les sciences de l'ingénieur (aéronautique, automobile, dispositifs médicaux, technologies vertes, ICT, spatial, etc.). A sa tête depuis 2002, Agnès Flémal dresse le portrait de ces entrepreneurs et des défis auxquels ils sont confrontés.

Quelle est la genèse de WSL ?

Elle remonte au début des années 2000, sur la base d'un constat posé par le Centre spatial liégeois : nombre de brevets issus d'une recherche très performante étaient déposés mais finissaient par dormir dans les tiroirs. L'idée fut de créer une structure d'accompagnement afin d'aider les chercheurs du spatial à en développer des applications industrielles, dans une perspective globale qui s'inscrivait dans la nécessité d’œuvrer au redéploiement de la région.

Rapidement, le spectre fut élargi aux sciences de l'ingénieur. Pourquoi ?

Parce que la démarche était comparable : beaucoup de brevet de nature technologique étaient déposés par les universités, mais peu d'entre eux aboutissaient réellement à une exploitation viable, à la rencontre d'un besoin non satisfait dans le marché. Les raisons qui expliquaient cela étaient multiples, mais la toute première d'entre elles résidait assurément dans le fait qu'un bon chercheur ou un bon ingénieur ne fait pas toujours un bon entrepreneur. Ce fut dur à admettre pour certains d'entre eux, convaincus que la création d'une entreprise n'était que de la petite bière eu égard à la technologie qu'ils avaient développée, mais c'était pourtant la réalité...

Quel est dès lors, concrètement, l'apport de WSL ?

La première phase de notre accompagnement est une évaluation du projet qui nous est proposé... et de celle ou celui qui le porte : a-t-il la volonté de devenir CEO et, si c'est le cas, en a-t-il les qualités ? S'il préfère se focaliser sur sa passion pour la technologie, s'il n'a pas l'âme d'un entrepreneur, nous pouvons lui proposer de travailler en binôme, avec un CEO déjà expérimenté qui est prêt à l'accompagner – il existe une mesure spécifique pour ce faire, baptisée CxO, qui est financée par la Région wallonne. Près de la moitié des spinoffs ou startups que nous accompagnons ont articulé leur management de la sorte, avec de beaux succès à la clé.

Les porteurs de projets se laissent-ils facilement convaincre... qu'ils ont d'éventuelles lacunes ?

Beaucoup plus facilement aujourd'hui que par le passé : les jeunes ingénieurs me semblent plus ouverts à ce type de remise en question. J'en parle d'autant plus sereinement qu'ayant été diplômée en 1984, j'appartiens moi-même à cette ancienne génération d'ingénieurs qui ont parfois conservé une vision un peu élitiste de leur métier ! Les jeunes maîtrisent plus naturellement les processus collaboratifs, le partage du savoir et des responsabilités qui sont inhérents aux nouveaux modèles économiques et de gestion. Certains d'entre eux sont même soulagés de pouvoir continuer à se concentrer sur leur bébé d'un point de vue purement technologique, en laissant à d'autres le soin d'aller vers le marché, d'y trouver des clients, de gérer les contraintes relatives à la gestion d'une entreprise, etc.

Outre les enjeux sur les plans de la technologie et du business, qu'en est-il de la gestion des ressources humaines ?

Le gros défi, sur ce plan, est celui de la professionnalisation. Il faut apprendre à s'entourer d'une équipe en se fondant sur les compétences recherchées. Quand on est jeune, on est parfois tenté de faire appel aux copains, à celles et ceux avec qui on a étudié. Mais ce n'est évidemment pas suffisant. A cet égard, comme dans d'autres domaines de notre accompagnement, nous jouons chez WSL le rôle de personne de confiance. Nous ne sommes pas « intéressés » dans l'affaire, nos conseils sont totalement neutres, et c'est la raison pour laquelle nous pouvons nous permettre de dire les choses ouvertement, par exemple si nous pensons que l'entrepreneur ira dans le mur s'il continue de la sorte. Les relations qui ont été tissées en 15 ans sont d'une telle intensité qu'il n'est pas rare qu'une personne qui a été accompagnée il y a bien longtemps revienne encore vers nous pour demander l'un ou l'autre conseil.

La totalité des entreprises incubées avec succès par WSL (soit une grosse centaine) pèsent aujourd'hui un peu plus de 450 emplois directs. Ces jeunes pousses n'ont donc pas de problèmes d'attractivité ?

Elles sont au contraire très attractives, du moins pour certains types de profils. D'une part, on constate un réel intérêt de cadres lassés par les grandes entreprises dans lesquelles ils ont travaillé et qui sont vraiment attirés par l'idée de mettre leurs compétences au service d'une startup. Ils ont envie de vivre autre chose, de retrouver un certain enthousiasme. Tous, cependant, n'ont pas le profil adéquat et le transfert de la grande structure, très organisée, vers la petite, qui l'est beaucoup moins, ne réussit pas tout le temps. D'autre part, on voit aussi que l'esprit startup attire de nombreux jeunes diplômés. Il sont au début de leur carrière, n'ont pas peur de prendre des risques et sont motivés par l'idée de participer à un beau projet.

Quels sont, à l'inverse, les profils les plus délicats à attirer ?

En résumant très fort, je dirais qu'il s'agit de celles et ceux qui sont arrivés à un stade de leur carrière où l'appétence pour le risque diminue. Quand on a 35 ans, des enfants et une maison à rembourser, on est sans doute davantage tenté de jouer la sécurité en intégrant une entreprise plus établie. Une startup n'a pas toujours non plus les moyens de proposer les rémunérations les plus élevées : quand on est jeune, cela importe peu mais il arrive un moment où, pour certains profils, ce critère devient déterminant.

Quid des profils technologiques, privilégiés par les entreprises incubées par WSL ? Ne sont-ils pas fortement courtisés par d'autres entreprises ?

De tels profils sont plus que jamais recherchés. Sur les campus, il n'est plus exceptionnel de voir un ingénieur pas encore diplômé, parfois encore en début de master, se faire courtiser par un recruteur. Certains résistent, d'autres pas. Mais nos porteurs de projets ne sont pas dépourvus pour autant : ils ont construit leur propre réseau, s'adressent à des jeunes de leur génération, et peuvent donc eux aussi les séduire.

Un dernier mot sur la création de Startech, une initiative soutenue par WSL. Quels en sont les objectifs ?

L'idée est d'inculquer à de jeunes ingénieurs le virus de l'entrepreneuriat, pendant leurs études. Les projets sur lesquels ils travaillent donnent lieu à des crédits sur le plan académique, mais aussi à d'autres récompenses et à un accompagnement ultérieur si le projet semble viable. Le projet a été initié au printemps 2012 au sein de la Faculté polytechnique de Mons et est désormais étendu à d'autres institutions. Nous avons rencontrés des étudiants véritablement passionnés !

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