André Duval: "Désormais, je sais directement si je suis un crétin"

Aux commandes de Duval Guillaume, il a « trusté » les succès et les récompenses dans la pub. Deux ans à peine après avoir rangé les crampons, André Duval retrouve le haut de l'affiche. En tant que capital-risqueur dans le monde de l'ad tech. À 59 ans.

Duval Union. Celui qui a constitué avec Guillaume Van der Stighelen le duo le plus célèbre et le plus respecté de la pub belge n'a pas choisi le nom de son véhicule d'investissement pas hasard. Duval... parce que Duval. Et Union, parce que le monde fonctionne en mode coopératif, en réseau.

Hyper Island, en Suède, vous connaissez ?

Et comment ! C'est le Harvard du digital, et c'est là que j'ai compris à quel point le shift était profond. Dans la pub, on le sait mais on continue pourtant d'envoyer des messages au consommateur, comme avant, alors que le rapport est devenu complètement différent, interactif, égalitaire : le marketing de la communication. Le type qui n'est pas content, il n'envoie plus une lettre : il affirme sur un réseau social que le patron de la boîte qui lui a vendu le produit est un crétin ! Et si je suis le patron de cette boîte, j'en suis directement informé...

Vous êtes donc une icône dans un monde... en voie de disparition ?

Le besoin de communiquer n'a jamais été aussi grand. Comment reprendre la main ? En maîtrisant la technologie, comme le font plein de petites boîtes ad tech avec à leur tête des gamins de 25 ans qui, souvent, ne gagnent pas leur vie décemment. J'ai décidé de les aider à rencontrer le monde de la pub et des annonceurs, qui ont objectivement besoin d'eux. Je connais les créatifs, je sais comment tout cela fonctionne, je pense avoir un rôle à jouer : du conseil, du networking, de l'apport en capital via Duval Union, notamment.

D'où le « retour d'André Duval, à 59 ans », dont la presse parle abondamment ?

Quel retour ? J'ai toujours travaillé. Même après la vente de Duval Guillaume à Publicis, j'ai continué à bosser dans la boîte... notamment parce que j'y avais un intérêt financier, mais surtout parce que c'était un milieu que je ne pouvais pas quitter. C'est vrai qu'ensuite, j'ai un peu levé le pied. Je suis parti pour un trip à moto de trois semaines en Australie... et j'y suis resté trois mois. J'ai fait mon dernier Festival de Cannes l'an dernier mais la retraite, très peu pour moi !

Le travail, ce n'est pas que gagner de l'argent ?

Je pourrais vous faire le coup de la passion mais la réalité, c'est que je n'ai pas eu le choix. Mes parents sont décédés prématurément et, dans notre famille de huit enfants qui avaient vécu dans une relative aisance, les plus âgés ont dû aider les plus jeunes. Nous avions été éduqués comme toute bonne famille catholique flamande, dans l'idée qu'il faut travailler pour avancer et même qu'il faut entreprendre, dans le vrai sens du terme. Pour moi, le travail c'est donc l'épanouissement mais aussi la promesse d'une progression sociale et d'un bien-être un peu matérialiste. J'ai aimé les belles voitures et je n'en rougis pas : quand on y va, on y va pour gagner !

La pub, c'est un « vrai » métier ?

It's only advertising, c'est vrai, mais c'est génial ! J'ai rencontré plein de gens, du CEO au boulanger, j'ai beaucoup voyagé, beaucoup brainstormé... On est au cœur de la vie de l'entreprise, constamment dans le mouvement. Je suis devenu boss en 1985, donc celui qui bosse le plus dans la boîte, et je ne me suis jamais lassé. Il faut dire que j'ai toujours travaillé avec des créatifs de 25-35 ans : cela évite de rouiller trop rapidement...

Vous préférez les jeunes entrepreneurs aux vieux salariés ?

J'aime bien les artisans. Des gens qui font leur boulot dans l'indépendance. Dans la pub, j'en ai rencontré beaucoup : ils détestent la hiérarchie, les horaires, les sièges sociaux. Cet état d'esprit, c'est celui de beaucoup de jeunes aujourd'hui et c'est un grand défi pour les entreprises, à mon avis, de les attirer. Une bonne lecture à ce sujet ? « The Rise of The Creative Class », de Richard Florida, qui explique pourquoi la sauce prend, à certains endroits et pas ailleurs : la combinaison du talent, de la tolérance et de la technologie. Rien à voir avec un modèle pyramidal : plutôt un monde flexible, en mode coopératif, en réseau.

Tout autre chose : c'était bien, l'Australie ?

J'y ai notamment visité la Grande Barrière de corail. Pour la sauver, les Australiens y coulent des structures sur lesquelles le corail vient se greffer... s'il y trouve son bonheur, en toute liberté. J'aime bien cette image qui correspond à la manière dont les jeunes voient le monde aujourd'hui. J'ai longtemps été un yuppie qui fonçait, le couteau entre les dents, mais je me sens plus à l'aise avec les valeurs actuelles où la réussite dans le travail passe par le partage et la solidarité. Historiquement, il a rarement été aussi intéressant de bosser que maintenant ! 

Benoît July

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