Bruxelles et la "spécialisation intelligente"

Au cœur de Bruxelles, plusieurs centaines de startups mobilisent les matières grises sur les cleantech, l’écocontruction, la santé, la mobilité et la sécurité publique. Entre accompagnement et travail collaboratif, innovation ouverte et "spécialisation intelligente", les créateurs y trouvent un cadre où développer leur projet.

L’innovation peut-elle redynamiser l’emploi bruxellois ? Plus qu’un rêve, Benoît Cerexhe, ministre de l’Économie, de l’Emploi et de la Recherche scientifique en est convaincu. À côté des mesures urgentes pour l’emploi, il faut investir dans la matière grise, dans la recherche et l’innovation, explique le ministre. Profitant de la présence de plusieurs universités sur son territoire, Bruxelles s'est engagée dans un nouveau plan régional de soutien à la recherche, à l’innovation et aux incubateurs, ces centres qui accueillent et encadrent les startups et spin-offs. En la matière, la Région bruxelloise mène une politique dynamique. En sept ans, Bruxelles a doublé le budget consacré à la recherche et au développement. Ce montant s’élève désormais à quelque 36 millions d’euros.

Incubateurs

L’année dernière, la Région a également dégagé 605 000 € pour aider les incubateurs à poursuivre leur développement : 235 000 € pour l'EEBIC (géré par l'ULB) ; 175 000 € pour l'ICAB (géré par la VUB) et 175 000 € pour BLSI (géré par l'UCL-Woluwe). En 2013, ces investissements seront encore renforcés par la création d’un nouvel incubateur dédié à l’écoconstruction. Une centaine de startups pourront être accueillies près du site de Tour & Taxis. Objectif : renforcer le positionnement de la Région sur des niches porteuses, utiles à la recherche, valorisées dans les entreprises et créatrices d’emplois. Il s’agit de faire de la spécialisation "intelligente", souligne le ministre. Par exemple, en combinant les nouvelles technologies et la santé.

Car si Stockholm se dispute le titre de Silicon Valley européenne avec Londres, Berlin et Dublin, si Madrid rayonne grâce à ses bio-industries et si l’Île-de-France investit massivement dans les technologies de la santé, Bruxelles n’a jamais été perçue comme un fleuron de l’innovation. Mais la mondialisation grandissante et l'importance de l'économie générée par la recherche ne pouvaient qu'aiguiser les appétits, d'autant que la capitale de l'Europe possède tous les atouts pour rivaliser avec les autres "smart cities". Désormais, Bruxelles souhaite rejoindre le peloton de tête, en se positionnant sur les secteurs porteurs dont font partie les technologies de l’information et de la communication, l’environnement et la santé, mais aussi la mobilité et la sécurité civile. Première échéance : 2014. Cette année marquera un tournant pour l’innovation avec l’amorce du programme européen Horizon 2020, ainsi que de la nouvelle mouture des fonds structurels pour la recherche et l’innovation. La Région envisage de rallier l’objectif européen de consacrer 3 % de son PIB à la R&D, dont 1 % avec l’apport public.

Les portes de la connaissance

Avec ses grands centres de décision, ses trois universités et ses hautes écoles, ses quatre incubateurs de startups, Bruxelles emploie près de 16 000 chercheurs et travailleurs dans le secteur de la R&D. Sous ses latitudes, évoluent aussi des PME et de grandes entreprises de pointe. Problème : leurs collaborations avec le monde de l’enseignement restent encore marginales. L’un des défis consiste donc à mettre en place des politiques de synergie et de rapprochement. Or, aujourd'hui, petites et grandes entreprises aspirent justement à ouvrir leurs portes, car elles peinent à recruter les diplômés en sciences. Pour attirer les chercheurs, plusieurs initiatives voient le jour : depuis deux ans, le gouvernement a par exemple mis sur pied le programme Doctiris, qui permet à un chercheur de mener sa thèse de doctorat au sein d’une entreprise.

Parmi les divers projets qui fleurissent dans la capitale, c'est sans doute le Microsoft Innovation Center (MIC) qui s'annonce le plus prometteur. Le MIC bruxellois, ouvert il y a environ un an, est une ASBL issue d'un partenariat entre le public (Région de Bruxelles-Capitale) et le privé (Microsoft, l’Agence bruxelloise de l’entreprise et Evoliris). Son objectif : stimuler le développement des applications TIC, la création de nouvelles entreprises et d'emplois. Le MIC s'est fixé comme mission la création de quelque 50 emplois et de 10 entreprises par an à Bruxelles grâce à un portefeuille d'activités basé sur quatre piliers : rencontrer, apprendre, innover, entreprendre. En soutenant l’innovation, c’est l’emploi et la croissance des PME qui se développent, conclut Nathanael Ackerman, directeur pour les Secteurs innovants à l’ABE.

Rafal Naczyk

« La R&D à Bruxelles représente 15 750 emplois »

Olivier Witmeur est professeur à la Solvay Business School. Il est aussi président du Conseil de la politique scientifique de la Région de Bruxelles-Capitale.

Bruxelles ambitionne de devenir la capitale européenne de l’innovation. Où se situe-t-elle par rapport à d’autres villes de la connaissance ?

Bruxelles est une ville de recherche. Par rapport aux autres régions d’Europe, elle est considérée comme medium high innovator. 56 % de ses entreprises sont innovantes, ce qui la place sur la même ligne que la Suède et l’Autriche. Mais en termes d’innovation, seuls 8 % sont d’ordre technologique. 

Quel est l’impact de l’innovation bruxelloise en termes d’emplois ?

La R&D représente 15 750 emplois, soit une part de 2,34 % sur le marché du travail. C’est le plus haut taux régional du pays. Il faut dire que c’est à Bruxelles que se concentrent les universités et que sur trois emplois en recherche, deux sont issus du monde académique et un du monde de l’entreprise. Sur les cinq dernières années, la progression d’emplois dans ce domaine a été très significative. Le seul problème, c’est que les chercheurs ont tendance à s’accrocher à la sphère académique, plutôt que de créer des entreprises ou de les rejoindre. Le défi, pour Bruxelles, c’est de mettre ce potentiel scientifique à disposition des entreprises.

Sur quelles niches Bruxelles se positionne-t-elle en matière d’innovation ?

Historiquement, la Région s’est spécialisée dans trois secteurs : les TIC, les sciences du vivant et l’environnement. Aujourd’hui, on amorce un tournant en se dirigeant vers la spécialisation « intelligente ». Dès cette année, la Région se concentrera sur l’eHealth, qui allie la santé aux technologies de la communication. En 2014, on prévoit d’investir dans trois autres secteurs : l’industrie créative, la sécurité civile et l’écoconstruction. Bruxelles devrait aussi se spécialiser, à terme, dans deux autres concepts émergents : l’e-mobilité et les smart cities. C’est possible, à condition de coupler la politique de recherche à la politique de formation.

rnk

Le travail en couveuse

Devant l'entrée, des gens en costume et d'autres encore plus jeunes, jeans slim et sac à dos. Niché au cœur de Bruxelles, l'Erasmus European Business & Innovation Center est une fourmilière, un incubateur de startups. Un lieu susceptible d’accueillir dans des conditions optimales et avec accompagnement adéquat de nouvelles entreprises innovantes qui exploitent des brevets et des découvertes à la pointe de la recherche. L’incubateur fait le lien entre la technologie, les services et le marché. Entre accompagnement et travail collaboratif, les créateurs y trouvent un cadre où développer leur projet. Pour y accéder, les sociétés sont triées sur le volet. Crédibilité du projet, aspect innovant du produit ou du service, compétences de l'équipe de base... Aucun critère n'est laissé au hasard. En « phase d'amorçage », elles font leurs classes pendant un an, testent leur business, réfléchissent à leur stratégie de vente. En « phase de décollage », les startups âgées de 2 à 3 ans cherchent à conforter leurs ventes et à structurer leurs équipes. Être admis dans un de ces lieux, c'est comme obtenir une caution : on nous offre un tremplin, à nous de réaliser le plus beau saut, explique Sébastien, la trentaine avenante, ingénieur au sein d’une startup bruxelloise. L'autre avantage, c'est de pouvoir rencontrer d'autres entrepreneurs, en mode cafette. C'est-à-dire parler de manière informelle de nos idées pour se conseiller les uns les autres, sans jamais avoir peur de se les faire piquer. De la motivation ? Il en faut étant donné les bas salaires, les horaires sans pointeuse et les conditions de travail acrobatiques… Car travailler dans une pépinière n'a pas que des avantages : les startups sont, par défaut, de petites boîtes, donc pas de comité d'entreprise, pas de tickets restaurant ou d'avantages extralégaux démesurés. Mais la garantie d’un projet passionnant.


Quels sont les incubateurs bruxellois ?

ICAB

Ancien hangar de l’armée, le bâtiment de 4 300 m2 situé sur le site de l’Arsenal à Bruxelles abrite à présent l’incubateur de spin-offs de la VUB. Développé par la SDRB, l'ICAB (Incubatiecentrum Arsenaal Brussel) est entièrement dédié aux nouvelles technologies. Il permet à de jeunes pousses ICT de travailler en réseau, sur un même espace physique, avec d'autres protagonistes du développement technologique. À ce jour, l’incubateur héberge six spin-offs. Il s’agit principalement d’entreprises TIC actives dans divers domaines tels que les jeux vidéo, le marketing, la sécurité informatique, les logiciels éducatifs ou encore l’affichage numérique. Particularité : l'incubateur bruxellois offre aussi un savoir-faire externe, une aide à la rédaction des business plans, du coaching et formation, un secrétariat, des informations juridiques (sur les droits de propriété intellectuelle notamment), des renseignements administratifs et fiscaux, etc. L’ICAB peut abriter de 25 à 40 entreprises (en fonction de leur taille), employant quelque 200 personnes au total.

Eurobiotech Brussels

Cet incubateur est une association publique-académique-privée. Son actionnariat se compose de la Région, la SDRB, la haute école Lucia Debroukère, l’ULB, Hennogen SA et MR&D ASBL. Eurobiotec est un incubateur de troisième génération, c’est-à-dire qu’il met à la disposition des entreprises, non seulement des locaux et une équipe, mais aussi du matériel performant en biotechnologie. À Bruxelles, le tissu industriel regroupe 25 entreprises biotechnologiques qui emploient environ 900 personnes. La majorité de ces entreprises (60 %) sont actives dans le domaine médical, ce qui n’est pas étonnant en regard du nombre important d’établissements hospitaliers présents sur le sol bruxellois.

Brussels Life Science Incubator

Le BLSI est le dernier-né de la famille des incubateurs bruxellois. Dévolu aux recherches dans le domaine de la médecine, l’incubateur BLSI est donc le second de l’UCL. Niché au cœur d’un campus (le bâtiment est flanqué de la faculté de médecine, des cliniques universitaires et de plusieurs hautes écoles) fréquenté par 22 000 étudiants. Destiné à la santé et aux « sciences de vie », il se composera de labos et de bureaux équipés de 40 à 160 m2. Il peut donc accueillir entre 10 et 20 entreprises.

European Erasmus Business and Innovation Center

L’EEBIC est lié à l'Université libre de Bruxelles (ULB) et situé à Anderlecht à proximité de l'hôpital Érasme. L’EEBIC a été créé en février 1992. Outre l'hébergement de spin-offs et de start-ups à caractère technologique et innovant, l’EEBIC s'est spécialisé comme « accélérateur de croissance » de startups mieux établies, dans l'accompagnement avancé de ces entreprises sur les plans technologique et financier, et dans la promotion de l'entrepreneuriat. Pour renforcer l'action d'EEBIC, un deuxième bâtiment a été créé. Il concentre son action sur l'hébergement et l'accompagnement de starters innovants.

rnk

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