Ces métiers qui tuent la mort

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Séquençage du génome, thérapies cellulaires, bioprothèses... Au XXIe siècle, les maladies seront circonscrites, voire éradiquées avant leur survenue, le vieillissement sera court-circuité et l'espérance de vie va augmenter de vingt ans d'ici 2035. Quels sont ces précurseurs qui font de la « mort de la mort » un vrai métier ?

C'est un directeur de l'ingénierie chez Google qui l'a dit : L'immortalité sera envisageable dès 2045. Grâce à  la convergence de nouvelles disciplines comme les nanotechnologies, les biotechnologies, l'informatique et la cognitique. Portée par ces NBIC, la santé fait sa « révolution ». Encore furtive, certes. Mais alors que la radiographie, puis l'IRM ont chamboulé diagnostics et thérapies, l'accélération de la science a le potentiel pour rendre la médecine de demain prédictive, personnalisée, voire régénératrice. Les progrès de l'analyse génétique, en particulier, surpassent la loi de Moore, qui veut qu'à  prix égal, la puissance d'un ordinateur double tous les dix-huit mois. La première cartographie complète du génome humain, publiée en 2003, a pris plus de dix ans et coûté 3 milliards de dollars. En 2010, ce séquençage tombait à  50 000 dollars ; aujourd'hui, il coûte entre 3 000 et 4 000 dollars ; demain, seulement une centaine. Les thérapies géniques, en pleine éclosion, permettront de connaître et de traiter les forces et faiblesses génétiques de chaque individu. Mieux ciblées, les maladies seront circonscrites, voire éradiquées avant leur survenue, le vieillissement sera court-circuité, la durée de vie augmentée.

Et tout porte à  croire qu'au XXIe siècle, la lutte contre la mort sera le plus gros marché de tous les temps. Ce n'est pas un hasard si Google investit massivement dans les NBIC. En deux ans, le géant de Mountain View a créé Calico, une filiale dont l'objectif est... d'augmenter l'espérance de vie de vingt ans d'ici à  2035. Google a aussi investi dans le séquençage ADN avec sa filiale 23andMe. Et dans un projet de lentilles intelligentes pour les diabétiques, qui mesurent en temps réel votre glycémie. Enfin, en moins d'un an, Google a aussi racheté les huit principales sociétés de robotique. Dont Boston Dynamics, qui crée le chien robot BigDog pour l'armée américaine. Et depuis quelques années, Google débauche les plus grands noms de l'intelligence artificielle. Comme Ray Kurzweil, le « pape » du transhumanisme, cette idéologie qui prône le dépassement de l'humain grâce aux technologies.

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La Belgique est lancée dans cette course à  l'innovation médicale, à  travers ses nombreux centres de recherche, de ses laboratoires hospitalo-universitaires, de ses pôles de compétitivité et de son vivier de startups et de PME spécialisées. À eux seuls, les budgets de R&D des entreprises actives dans les sciences du vivant représentent la moitié des dépenses en R&D du secteur privé en Belgique. Eurogentec, Mithra Pharmaceuticals, Cambrex, Dyax ou encore MDxHealth sont de véritables success-stories. La thérapie cellulaire, dont Promethera BioSciences est un exemple, mais aussi les marqueurs biologiques, les instruments d'imagerie médicale, développés par IBA, s'exportent à  l'étranger. La médecine personnalisée proposée par OncoDNA, spécialisée dans l'analyse « en profondeur » de l’ADN des tumeurs cancéreuses, effectue même une percée en Arabie saoudite. L’entreprise, basée sur l'aéropôle de Gosselies, propose des tests qui analysent jusqu'à  400 gènes, afin de tester des traitements ciblés.

Dans ces petites structures, chercheurs, biologistes moléculaires, biostatisticiens, ingénieurs industriels, bio-informaticiens et techniciens de laboratoire sont en première ligne des recrutements. Dès qu'il s'agit d'affaires réglementaires ou de propriété intellectuelle, les sociétés lorgnent des profils spécialisés, qui s'éloignent du monde de la recherche. Mais alors que ces pointures locales se débattent pour recruter ces perles rares, les plus grands noms du high-tech occidental semblent s'être donné rendez-vous en Chine. Pas seulement pour produire et vendre. Mais pour y ouvrir des centres de recherche et développement. Là -bas, la rémunération des techniciens et autres « petites mains » de la recherche est quasiment imbattable. Aucune difficulté non plus pour enrôler étudiants et thésards. Ainsi, dans les locaux du Beijing Genomics Institute, à  Shenzhen, où l'on découvre vingt « séquenceurs », de grosses machines capables d'établir le génome de tout être vivant, ce qui frappe, c'est la banalité de l'acte. « J'ai un rêve : séquencer tous les êtres vivants de la planète », lance Huanming Yang, le président de BGI, pour lequel les milliards de données de notre ADN représentent un espoir de progrès et de profit. Avec son unité de « génomique cognitive », ce leader mondial du séquençage génétique séquence déjà  ses surdoués. Dans l'espoir ultime de découvrir les gènes qui favorisent l'intelligence.

+ 71 % d'emplois

L'emploi a augmenté de 71 % en huit ans parmi les 105 entreprises membres de BioWin, le pôle de compétitivité Santé de Wallonie. Il est passé de 9 255 équivalents temps plein en 2005 à  15 807 en 2012.

45 000 €

C’est le salaire annuel brut d’un docteur en sciences biomédicales, spécialisé en biologie moléculaire. En tant que responsable R&D, il aura surtout un rôle de superviseur et sera impliqué dans de nombreux projets de développement, transfert et validation de méthodes analytiques en contrôle qualité.

1 000 $

En mai 2007, le biologiste Craig Venter a été le premier à  déchiffrer la totalité de son propre génome, pour un prix de revient d'environ 1 million de dollars. Moins de deux ans plus tard, Dan Stoicescu, un riche entrepreneur roumain, a payé la société américaine Knome environ 233 000 $ pour connaître la totalité de son patrimoine héréditaire, soit l'équivalent de 3 milliards de caractères. En 2010, séquencer un génome humain coûtait 100 000 $. Il devrait bientôt revenir à  1 000 $.

L'alphabet de la vie « augmenté »

Le code de la vie transmis par l'ADN tient depuis des milliards d'années en quatre lettres, quatre bases azotées, les fameuses ATCG. Une équipe américaine, dirigée par Floyd Romesberg, vient d'ajouter deux nouvelles lettres à  cet alphabet fondamental, et elle est parvenue à  les faire répliquer au sein de plusieurs générations de bactéries. Une percée dans la création d'organismes « paranaturels » rompant avec le code fondamental de l'ADN. Car il s'agit là  d'un élément-clé d'une discipline en émergence : la xénobiologie, qui vise à  mettre au point des formes de vie étrangères à  celles connues naturellement sur terre. Comme d'autres pans avancés des sciences (nanotechnologies, cognitique...), elle suscite des critiques concernant l'éthique et la sécurité.

 

« En 2035, il n'y aura plus d'infirmières »

Chirurgien urologue, mais aussi diplômé de Sciences Po et de l'ENA, Laurent Alexandre a créé le site web français Doctissimo, revendu en 2008 à  Lagardère. Il dirige à  présent la société de séquençage du génome DNAVision, basée à  Charleroi. Dans un essai remarqué intitulé La mort de la mort (éd. JC Lattès), il affirme que l'homme qui vivra mille ans est déjà  né.

Quel est le métier de DNAVision et quelles sont vos perspectives de marchés ?

Le métier de DNAVision, c'est le séquençage et l'interprétation de l'ADN. C'est-à -dire que nous faisons la lecture des 3 milliards de messagers chimiques présents sur nos chromosomes. DNAVision séquence pour des hôpitaux, des centres de recherche... mais jamais pour des particuliers. Jadis, cette tâche était considérée comme impossible à  réaliser. À présent, elle tend à  devenir la base de toute la médecine. En dix ans, le coût du séquençage ADN a été divisé par 3 millions. Actuellement, il est en pleine phase de démocratisation : en 2003, pour la première fois, il a fallu 22 000 chercheurs, 13 ans, pour un coût total de 3 milliards de dollars. Aujourd'hui, on fait cela en quelques heures pour moins de 1 000 $. On peut penser que d'ici 8 ans, nous serons séquencés. C'est une des facettes de la révolution des NBIC.

Séquençage du génome, thérapies cellulaires, cognitique... Comment ces nouvelles approches impactent-elles les métiers de la santé ?

La technologie et le data mining deviennent plus importants que le stéthoscope. En d'autres termes, la valeur ajoutée médicale est en train de quitter le corps médical, dont l'activité va être de plus en plus automatisée. C'est ce qui a fait dire à  Bill Gates qu'en 2035, il n'y aura plus d'infirmières. En réalité, la chirurgie manuelle aussi va disparaître. Environ 2 000 robots assistent aujourd'hui les chirurgiens dans le monde. Mais les choses vont s'accélérer : dans quinze ans, nous serons opérés intégralement par des robots. Tandis que l'informatique est déjà  en mesure de fournir de meilleurs diagnostics que la plupart des cliniciens. Dès lors, pour éviter de se retrouver dans un chômage de longue durée, les professionnels de la santé doivent avoir une vision prospective. Ils doivent investir les filières NBIC, le Big Data, la robotique et la biomécanique. Dès maintenant. Et ce, malgré l'absence de réflexion politique sur les conséquences de l'automatisation.

Avec les thérapies régénératrices, est-il réaliste de croire qu'on vivra bientôt plusieurs centaines d'années... en bonne santé ?

Oui. Ça ne concerne pas ma génération, qui est née trop tôt. Mais un enfant qui naît aujourd'hui n'aura « que » 86 ans en 2100... Il va bénéficier de progrès inouïs dans l'ensemble des nanobiotechnologies. La première personne qui vivra mille ans est probablement déjà  née. Parce qu'on est en train de rentrer dans la lutte contre la mort avec des moyens technologiques, intellectuels et financiers absolument considérables. Il n'est en effet pas impossible que l'on puisse « euthanasier la mort » dans les décennies qui viennent. Ce qui va totalement bouleverser le système de santé.

Le séquençage du génome ne risque-t-il pas de conduire à  des dérives, par exemple des modifications sur les fœtus conçus in vitro ?

Lire le génome ne constitue aucun risque. Au contraire, cela permet de personnaliser la médecine en fonction de notre patrimoine génétique. Mais c'est l'étape d'après, le « bricolage » de notre ADN, qui pose de vraies questions sur l'avenir de l'espèce humaine. Avec les nouvelles enzymes que sont les nucléases, on parvient déjà  à  couper l'ADN de façon extrêmement ciblée. Et on peut envisager, sans se leurrer, la banalisation des thérapies géniques d'ici 2025. L'humain génétiquement modifié va rapidement devenir un enjeu beaucoup plus important que les OGM. De là  découle une série de questions de médecine-réalité : a-t-on le droit de modifier l'espèce humaine ? Qui est légitime pour décider de notre ADN ? Les parents ? Les médecins ? La société ? Ou... des comités religieux ? La réponse n'est pas simple, car il faudra trancher si c'est l'individu qui est propriétaire de son ADN ou, au contraire, la collectivité.

Compte tenu du coût de ces technologies, comment se déploie cette médecine de demain en Europe ?

Comme pour le séquençage de l'ADN, leur coût va s'effondrer. Allonger la durée de vie dans 20, 30 ou 50 ans va être assez économique. Il n'y a donc pas d'inquiétude quant à  la démocratisation des NBIC. Mais la maîtrise de ces technologies risque d'échapper aux industriels européens. À l'image du très puissant Google, ce sont surtout des entreprises multinationales qui se lancent sur ces marchés. Et, malgré les efforts stratégiques de BioWin, le pôle de compétitivité Santé de Wallonie, le tissu des PME et des start-ups biotechnologiques belges aura des difficultés à  subsister. Il y a donc de vrais risques que le système de santé belge soit massivement impacté. Car les filiales médicales de Google seront plus organisées que l'Inami ou le ministère de la Santé.

 

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