Changer de job pour augmenter son salaire ?

Le salaire brut moyen en Belgique ? 3 133 €, tel qu'il ressort de notre vaste enquête salariale menée auprès de 45 769 personnes. En deux ans, par rapport à  notre précédente enquête de 2010, la hausse salariale moyenne s'est élevée à  129 €, soit 4,29 %. Et ce, alors que la dernière indexation, en début d'année, s'est élevée par exemple à  3,17 % pour la majorité des employés – soit environ 400 000 personnes dans quelque 50 000 entreprises.

Autrement dit, la toute grosse partie de la hausse constatée dans notre enquête se résume à  l'indexation automatique des salaires dans un cadre lui-même corseté par la norme salariale. D'ordinaire fixée par le biais de l'accord interprofessionnel, cette norme fut exceptionnellement imposée pour la période 2011-2012 par arrêté royal et fixée à  0 % en 2011 et 0,3 % en 2012. Et ce, dans le cadre de la fameuse loi de 1996 relative à  la promotion de l'emploi et à  la sauvegarde préventive de la compétitivité... sur laquelle s'est encore appuyé le gouvernement cette semaine pour « geler » les salaires durant les deux prochaines années, sans pour autant toucher à  l'indexation automatique des salaires.

Cette relative stabilité des rémunérations s'explique donc par le système en vigueur en Belgique, analyse Luc Sels, doyen de la Faculté d'économie à  la KU Leuven, qui compile et analyse ces données depuis plus de dix ans. L'indexation des salaires joue indubitablement un rôle positif pour le maintien du pouvoir d'achat, mais ses effets induits en retour, via la hausse des prix qui peuvent initier une nouvelle indexation, génèrent des conséquences négatives pour la compétitivité de nos entreprises. Et limitent donc d'autant les possibilités d'adaptation au-delà  de l'indexation...

Comment, dans ce contexte, parvenir à  obtenir une augmentation ? Du point de vue du collaborateur, le contexte n'est guère favorable, estime Gonzales Stubbe, administrateur délégué du Groupe S qui, dans le cadre de ses activités de secrétariat social, gère la paie de 480 000 salariés dans notre pays. La situation est évidemment très variable selon les secteurs et, au sein des secteurs, selon les entreprises, mais la tendance lourde n'est pas à  délier les cordons de la bourse. 

La piste la plus évidente, dans la mesure où les employeurs qui le désireraient seront de toute façon corsetés dans leur éventuelle volonté d'augmenter certains collaborateurs, reste de... changer d'employeur. Cela permet effectivement, du point de vue du salarié, d'échapper à  la norme salariale puisqu'il négocie un nouveau contrat, poursuit Gonzales Stubbe. Mais, en sus du caractère toujours risqué de la démarche, il ne faut pas se faire trop d'illusion : aucun recruteur, dans le contexte actuel, n'est disposé à  mettre en péril sa politique salariale en offrant des conditions exceptionnelles au nouvel arrivé. Du reste, nous n'avons pas constaté ces deux dernières années d'augmentation significative du turnover dans les entreprises, ce qui signifie que les gens accordent une attention prioritaire à  leur sécurité d'emploi. 

Quant aux augmentations négociées en interne, la marge de manœuvre des employeurs est limitée. Je pense que les avantages extralégaux, en sus d'éventuelles primes, vont à  nouveau permettre de mettre un peu d'huile dans les rouages, estime l'administrateur délégué du Groupe S. Même la voiture de société, bien que dans la cible des autorités, reste intéressante : que l'on soit obligé de circuler dans un modèle de classe moins prestigieuse qu'avant ne change rien au fait que le bénéfice d'une voiture de société reste avantageux. Or, moins de 20 % des répondants à  notre enquête bénéficient de cet avantage (les chèques-repas et l’assurance hospitalisation, notamment, sont beaucoup plus répandus).

Compte tenu du gel des salaires décidé cette semaine par le gouvernement, les employeurs vont effectivement faire preuve de créativité du côté des avantages extralégaux, confirme David Ramakers, Managing Partner de DynaHR et Dynafin Consulting. Ceci étant, il faut se demander si l'augmentation de la rémunération est bel et bien la priorité du moment pour les salariés. Nombre d'entre eux ont bien compris les implications de la crise et concentrent dès lors leur attention sur d'autres priorités. On le constate très clairement dans les procédures de recrutement, où les revendications salariales sont nettement moins virulentes qu'il y a quelques années. 

Du reste, la propension à  chercher une herbe plus verte ailleurs est très variable selon les secteurs concernés et dépend évidemment très étroitement de la satisfaction salariale actuelle : élevée dans le secteur de la pharmacie – au sein duquel les rémunérations sont les plus élevées –, elle décroît rapidement jusqu'à  devenir franchement négative dans des secteurs tels que l'horeca, les services aux personnes ou la construction...

Car tel est sans doute le principal enseignement de notre enquête : en dépit de son étroitesse territoriale, la Belgique présente une diversité salariale étonnante ! Pas moins de 1 800 € séparent le salaire brut de départ le plus élevé (3 420 €) du plus faible (1 842 €), et près de 3 000 € brut séparent les 10 % des répondants les moins bien rémunérés (1 842 €) des 10 % les mieux rémunérés (4 825 €). Et ce, alors que les salariés du secteur socioculturel gagnent 15 % de moins que la moyenne sectorielle, ceux de la pharmacie gagnant 22 % de plus que cette même moyenne.

Les tendances lourdes des enquêtes précédentes trouvent également confirmation cette année dans le fait que la prime au diplôme reste plus que jamais d'actualité et qu'il vaut nettement mieux travailler dans la Région de Bruxelles-Capitale, siège de nombreuses multinationales, ou en Flandre... que dans la plupart des provinces wallonnes. On notera enfin la confirmation du fait qu'il est préférable – du point de vue de la rémunération – de travailler dans une grande entreprise que dans une PME, la différence salariale à  fonction équivalente atteignant près de 15 %...

Benoît July

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