Commencer sa journée de travail à la maison

Tasse de café sur l’accoudoir et ordinateur sur les genoux : certains salariés commencent désormais leur journée à la maison avant de rejoindre le bureau. Simple manière d’éviter les embouteillages ou nouvelle façon de télétravailler ?

Matthieu, 36 ans, est chargé de projets dans le secteur des télécommunications. Depuis deux ans, il passe rarement la porte de son bureau bruxellois avant 10 h 30. « De 7 h 30 à  9 h 30, je relève mes mails, je vérifie le planning de la journée, je prépare mes réunions... depuis mon canapé. Et puis, je prends la route et j’évite les bouchons : je gagne du temps et surtout j’épargne mes artères, car je m’énerve beaucoup moins... »Un argument non négligeable dans un pays qui connaît d’importants problèmes de mobilité : selon une enquête menée par Goodyear, 39 % des Belges sont coincés dans les embouteillages plusieurs fois par semaine et 16 % tous les jours.

Mais enjamber les bouchons est loin d’être le seul argument pour commencer sa journée chez soi. Quitter plus tard le domicile permet aussi de débriefer avec les enfants avant l’école, d’écouter la radio tout en rédigeant quelques mails ou encore de mettre en route le repas du soir. D’autant que pour les travailleurs de la génération Y, biberonnés aux nouvelles technologies, la frontière entre vie professionnelle et vie privée n’est plus nécessairement une priorité. « C’est surtout une formule qui permet de reprendre pied en douceur »,poursuit Matthieu. « Les deux heures que je passe dans mon appartement, avec mon chat et mon petit-déj’ sont une occasion de me recentrer avant de plonger dans le grand bain social : réunions, conversations entre collègues. C’est un moment où je bosse, mais aussi un moment pour moi, dont je ne pourrais plus me passer ».

Une forme de télétravail ?

Pour Laurent Taskin, professeur de management humain à la Louvain School of Management (UCL), la formule ne serait hélas qu’une forme amoindrie de télétravail, aux bénéfices par conséquent limités. « Cette solution ne me paraît pas vraiment réfléchie au sein d’une politique de flexibilité du temps et de l’espace de travail. C’est une pratique peu structurelle, très « ad hoc », très personnalisée : il ne s’agit pas de télétravail comme temps de substitution au travail effectué au bureau ». Les bénéfices démontrés du télétravail sur le plan de l’autonomie, de l’organisation, de la qualité des résultats ne sont donc pas atteignables par ce type d’arrangements, à  la marge des horaires. Car ce qui rend le télétravail intéressant, c’est l’anticipation, le fait de se réserver pour la maison certains dossiers qui demandent une concentration que l’on peut difficilement avoir en open space.

La formule de la journée mixte ne remplace donc pas une politique de télétravail en bonne et due forme. Pour Siska d’Hoore, directrice RH de Getronics, il s’agit tout simplement d’une option parmi d’autres. « Certains travailleurs préfèrent rester une journée complète chez eux, d’autres privilégient cette formule. C’est tout à  fait permis chez nous et laissé à  leur libre appréciation. Dans tous les cas, c’est un arrangement qui se règle entre le manager et l’employé ». Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, si une entreprise n’est pas flexible, elle ne peut pas attirer durablement à  Bruxelles certains profils recherchés, comme c’est le cas dans le secteur IT.

Moins de bouchons, autant de CO2 ?

Même son de cloche chez Microsoft, qui pratique également une politique active de télétravail au sein de l’alliance New World of Work (NWOW), laquelle regroupe huit organisations des secteurs privé et public belges soucieuses de promouvoir l’autonomie des travailleurs (www.mieux-travailler.be). « Nous choisissons des profils qui veulent atteindre et dépasser les objectifs fixés et non briller par leur présence », explique Ervan Pouliquen, M&O Lead chez Microsoft. « En termes d’organisation, les travailleurs peuvent donc choisir de commencer leur journée à  la maison. Ils font ce qu’ils veulent ! Le tout est d’avoir les outils qui permettent ce télétravail et cela fait partie des technologies que Microsoft développe aujourd’hui. Nous nous appliquons donc à  nous-mêmes ces nouvelles façons de travailler. Vidéoconférences, réseaux sociaux pour entreprises, plateformes de partage connectées : dans un monde du travail dématérialisé et toujours plus paperless, les freins au télétravail sont en effet en train de disparaître un à un ».

Le développement de « tiers lieux » – endroits à  mi-chemin du travail et du domicile – s’inscrit dans cette logique. « Aujourd’hui, 60 % des travailleurs déclarent qu’ils peuvent travailler n’importe où »,explique William Willems, CEO de Regus, société qui développe des solutions de travail mobile, notamment dans les gares. « Nous n’avons pas encore développé ces bureaux dans les gares belges, mais ils connaissent un grand succès à Amsterdam puisque les navetteurs ont eux aussi tout intérêt à  retarder leur départ afin d’éviter les trains bondés dans lesquels ils ne peuvent pas travailler tranquillement ».Car la généralisation des arrivées tardives au bureau découle avant tout, ne l’oublions pas, d’un problème de mobilité. « Certains promoteurs du télétravail justifient la généralisation de sa pratique au regard de son effet bénéfique sur l’environnement »,rappelle encore Laurent Taskin. Si on ne fait que différer son trajet en voiture, il est évident qu’on ne résout rien. Arriver plus tard au bureau est donc une option sympathique, mais qui devra nécessairement s’adjoindre d’autres formes de nomadismes et de virtualités.

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