Croupier : un jeu dangereux

Le métier de croupier exerce un certain pouvoir de fascination sur les jeunes. Appartenant à ces métiers de la nuit, associé au jeu et au divertissement, il attire ceux qui pensent pouvoir joindre l’utile à l’agréable.

 

Un métier de rêve

Plusieurs campagnes sont aussi entreprises pour séduire les jeunes. La Cerus Casino Academy, qui forme les croupiers en Belgique, assure ainsi une « garantie d’emploi » à ceux qui s’inscriraient à une telle formation. On trouve des vidéos promotionnelles sur Internet, qui véhiculent le même message : « Croupier, un emploi d’avenir ». D’autres vidéos montrent des croupiers épanouis, qui témoignent de l’« ambiance unique du casino ». Ces croupiers seraient « tombés en amour avec leur métier » (témoignage québécois), à cause du « service à la clientèle, qui est vraiment unique ». Les collègues seraient une forme de « famille ». Croupier, « le meilleur job du monde » ?

Le dessous des cartes

Pourtant, certains croupiers sont sortis de l’ombre, pour témoigner de l’envers du décor. La plus célèbre croupière à avoir fait son « coming out » est certainement la Québécoise Éléonore Mainguy, qui a publié le livre « Les jeux sont faits » en 2007, aux éditions Stanké. Retour sur un témoignage interpellant.

Entraînés à « vider les poches » des clients

La croupière explique comment elle a été formée pour rendre les joueurs accros et pour leur « vider les poches » :

« La majorité des clients arrivent avec une bonne humeur et une excitation hors du commun. Ils ont des petites flammes d'espoir dans les yeux. Leur argent est calculé, leur budget, déterminé, l'heure de départ, déjà prévue. […] Puis, les heures passent, les budgets gagnent en élasticité, les mises augmentent et la flamme dans les yeux prend lentement la couleur de la cendre. La chaise était trop confortable, le client n'a pas "senti" le moment propice pour quitter cette table qui le retenait. Et, bien sûr, le croupier d'expérience ne lui a pas dit non plus, quelques heures plus tôt, que le moment était peut-être venu d'encaisser les gains et de partir. Il a continué à changer l'argent dont le montant dépensé a maintenant dépassé celui qui avait été initialement prévu. Le croupier a accompli son devoir. Il a ciblé ses clients, adapté la cadence et ses commentaires. »

Elle affirme avoir vu plusieurs fois des clients accros, collés à leur machine à sous, faire leurs besoins sur leur siège, tellement obnubilés par leur appareil qu’ils en ont oublié leurs besoins fondamentaux.

Un environnement sur mesure

Ailleurs, elle décrit la « mise en scène » des casinos, calculée pour garder le joueur dans leurs murs le plus longtemps possible :

« L’environnement immédiat du joueur est contrôlé de manière à lui faire oublier le temps qui passe […]. Il n’y a pas d’horloge dans le casino. Un peu avant que le soleil se couche, les superviseurs s’affairent à fermer les volets et les rideaux. On ne fera plus la différence entre le jour et le soir. L’ergonomie des sièges permet aux clients de rester assis des heures sans ressentir le besoin de se lever. L’éclairage ne fatigue pas les yeux, évidemment. Le son des machines envoûte, ensorcelle. Tout est calculé. Même les odeurs sont choisies parce que leurs composantes stimulent le cerveau et suscitent une sensation de bien-être et d’excitation ! Vous ne sentirez pas aisément la fatigue. On vous apportera tout ce qu’il vous faut et surveillera votre place si vous devez vous absenter.» 

Les croupiers dépressifs

Selon Éléonore Mainguy, les croupiers seraient dans un état de détresse psychologique alarmant :

« Comme le joueur, le croupier craque. Comment s’attendre à ce qu’un être humain reste équilibré s’il est payé et formé pour alimenter le vice de quelqu’un ? Comment peux-tu garder ta santé mentale quand tu contribues activement à la déchéance d’un homme et à la destruction bien souvent de toute une vie ? Sans aide autre qu’une ligne téléphonique bidon, l’espérance de vie d’un croupier n’est pas bien longue. […] De mes amis les croupiers, il y a eu des dépressions majeures. Certains ont dû se faire interner pour une bonne période. Des dizaines sont sous médication. Une grande partie de ceux-ci ont développé le jeu pathologique. Plusieurs ont sombré dans l’alcoolisme ou la cocaïne. D’autres, comme mécanisme de défense, ont développé des troubles obsessionnels compulsifs. La plupart ne travaillent plus pour le casino. La plupart ont perdu beaucoup de plumes. » 

On trouve des témoignages similaires sur des forums de discussion, où des croupiers confient également leur désarroi.

En Belgique, une clinique du jeu pathologique assure le suivi psychologique de ces joueurs et leur propose des solutions pour s’en sortir.

 

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