Data center, l’usine nouvelle ?

Avec le déploiement du cloud computing et l’explosion des données, le stockage informatique est de moins en moins dématérialisé. Car derrière ces technologies « abstraites », des armadas d’ingénieurs et de techniciens veillent au grain. Dans des fermes de serveurs qui s’apparentent de plus en plus à des usines. Comment travaille-t-on dans un data center ? Petite anatomie, à travers ses métiers.

Ils sont l’empreinte visible d’internet, sa charpente, son coffre-fort. À mesure que chacun consomme, partage, diffuse et finalement crée de la donnée, les data centers s’imposent au monde physique comme le feu, l’eau, l’air et l’électricité. On y a recours tous les jours. Quand on consulte un site web, quand on envoie un mail, quand on publie une photo en ligne. Et pourtant, rares sont ceux qui y ont accès. Sécurité oblige. Car aujourd’hui, un data center, c’est aussi une usine. Une usine numérique qui stocke et délivre de la donnée en masse, de la plus insignifiante à la plus sensible. Alignant des armées de serveurs, certains data centers consomment plus qu’une ville de 100 000 habitants. À l’échelle mondiale, ces infrastructures engloutissent 1,5 % de la consommation électrique, l’équivalent de la production de trente centrales nucléaires. Rien de virtuel, donc. Si le marché des data centers est en ébullition, l’industrie IT se prépare à davantage d'automatisation, mais aussi à un cruel manque de personnel qualifié pour opérer ces centres. Nouveaux matériels, transition technologique vers le cloud et le Big Data, pénurie d'électricité, automatisation, agilité, sécurité, virtualisation... Les enjeux sont nombreux. Mais que sait-on des professionnels qui y travaillent ? De leurs métiers ? Les spécialistes des centres de données ne sont pas seulement des férus d'informatique. On y croise des spécialistes du réseau, des équipes d’administration, des membres du service de sécurité, mais aussi des ingénieurs industriels, qui s’occupent de gérer le refroidissement et la sécurité de l’infrastructure, ainsi que son approvisionnement électrique. La crème de la crème : des « techniciens de la connaissance », multipliant les compétences. Idéalement avec une triple formation, électrique, climatique et informatique. Petit tour d’horizon.

Sécurité, gestion du stockage et protection

Fournir un accès universel aux données. C'est le plus grand avantage du cloud computing, mais c'est aussi sa plus grande faiblesse. Ce « nuage numérique » est le moyen d’accéder à différents services depuis son ordinateur, son smartphone, via internet. Les données sont donc de moins en moins dans les disques durs des particuliers… et de plus en plus dans les centres de données sécurisés. Toujours plus d'efforts sont réalisés pour protéger les data centers, par moyens logiciels et matériels, mais aussi physiques. Et pour cause : ces usines hébergent aujourd'hui toutes les applications des entreprises. Et certaines de leurs données critiques. Si les ingénieurs système s’occupent du stockage, de la sauvegarde et de la restauration des données, seuls les employés disposant d’une accréditation sont autorisés à se rendre dans une zone déterminée, son rack, sa cage ou sa suite. Dans le data center de Google, à Saint-Ghislain, près de cent personnes travaillent à la sécurité. La sécurité est prise très au sérieux, confie Frédéric Descamps, Facilities Manager chez Google. Les gardes se relaient 24 heures sur 24 et travaillent en horaires décalés. Les données stockées sur les serveurs sont cryptées et fragmentées sur plusieurs serveurs différents, de sorte que personne ne puisse les lire. Mais avec le cloud et les récents scandales liés au programme d’espionnage Prism, les data centers doivent composer avec un nouvel impératif : la souveraineté des données, c'est-à-dire la possibilité de choisir l'endroit où les données se trouvent, et même de les transférer d'un pays à un autre, à volonté. De plus en plus d’entreprises décident de déplacer les données à la demande, pour accompagner l'implantation de nouvelles filiales dans un pays, par exemple, explique Alain Van Volden, Cloud Services Manager, Systemat Belux SA. Or, ceci est très difficile techniquement, car l'ensemble du réseau, des serveurs et de l'infrastructure de stockage doivent être virtualisés et automatisés. Un nouveau métier se développe autour de la criticité de la donnée, de ses pièges géographiques et légaux : celui de spécialiste de la gestion des risques.

La gestion énergétique

Avant d'être des usines numériques, les data centers sont surtout des usines électriques, rappelle Alain Van Volden. Ils requièrent des systèmes de ventilation et de refroidissement sophistiqués, ainsi qu'une alimentation en énergie fonctionnant sans interruption. Il y a une multitude de métiers techniques incluant la dimension électrique, thermique ainsi que le pilotage de l'efficacité énergétique et opérationnelle, explique Frédéric Descamps. Énergies vertes, réduction de la consommation, recyclage de la chaleur… Les efforts pour réduire l'empreinte carbone et la consommation énergétique sont multipliés. Évidemment, ils contribuent à faire baisser la facture. Mais dans les data centers, la gestion saine de l'énergie est désormais le nerf de la guerre. Il y a un an, Greepeace a tiré la sonnette d'alarme, rappelant que les data centers étaient responsables de 2 % des émissions de CO2. Les centres de données contiennent des centaines, voire des milliers de serveurs qui, comme n'importe quel ordinateur, produisent de la chaleur. Une chaleur généralement évacuée par un système de climatisation extrêmement gourmand en énergie, explique Frédéric Descamps. Pour résorber ce gouffre énergétique, les entreprises doivent innover. Ainsi, le système de water cooling, ou « refroidissement à eau », séduit de plus en plus d'entreprises, parmi lesquelles Google, qui a installé sur les côtes finlandaises un centre de données rafraîchi à l'eau de mer. Celui de Saint-Ghislain utilise un système de refroidissement par évaporation, grâce à l’eau pompée dans le canal Nimy-Blaton. Nous avons deux sources vitales : l’électricité et l’eau du canal, explique Frédéric Descamps. Grâce à une station d’épuration, nous traitons l’eau, enlevons toutes les matières en suspension et l’injectons dans le système de refroidissement. Et pour éviter les proliférations bactériologiques, nous faisons de la chimie appliquée. En quelques années, le PUE (l'indicateur d'efficacité énergétique utilisé pour calculer à quel point un data center est « vert ») est d'ailleurs passé de 2,5 à 1,5 point dans l’industrie. Et ce chiffre a chuté à 1,12 chez Google.

La maintenance

Dans la pratique, difficile d'allumer et d'éteindre les machines au gré de la demande, au risque de perturber le système de refroidissement. Les machines hébergées dans les data centers tournent donc en permanence, à plein régime. Les données doivent être accessibles 24 heures sur 24 et les serveurs capables de faire face à d'importants pics d'activité. Les contraintes techniques sont très grandes pour satisfaire des clients qui tolèrent peu de pannes, explique Frédéric Descamps. Mais même s’ils sont perfectionnés, ces serveurs tombent en panne, comme n’importe quel ordinateur. Les ingénieurs et techniciens de maintenance doivent donc optimiser la disponibilité maximale des équipements, assurer la maintenance des systèmes de refroidissement, des systèmes de distribution électrique et des systèmes de contrôle. À leurs côtés, une petite armada d’assembleurs opérationnels remplacent les pièces défectueuses, installent des câbles, changent les bandes magnétiques. De plus en plus, les ingénieurs sont amenés à prédétecter les erreurs. C’est un exercice de veille constante qui demande de nombreux upgrades, des mises en œuvre de méthodes correctives, conclut Alain Van Volden.

 

« Certains postes nécessitent plus d’un an de formation »

En avril, Google a annoncé le début des travaux d’extension de son data center de Mons. Au total, le géant américain investira plus de 300 millions d’euros dans ce projet. Avec plus de 120 emplois permanents, l’entreprise dotcom s’est aussi engagée à recruter. D’habitude peu enclin à révéler les secrets de ses infrastructures, Frédéric Descamps, Facilities Manager chez Google, lève le voile sur ce site ultra-protégé.

Durant la durée des travaux, vous devriez créer entre 180 et 230 emplois. Quels sont les profils recherchés pour les nouvelles infrastructures ?

Actuellement, les besoins portent surtout sur les ingénieurs, les techniciens de maintenance, spécialisés dans la mise en service de l’électricité et du refroidissement. Nous employons aussi des mécaniciens pour nos systèmes de pompage, de réglages, de vannes et de tuyauterie. Mais avec la nouvelle construction, nous avons aussi besoin de gardes de sécurité. Même si ce service est outsourcé, ces besoins ont explosé. Pour le reste, on augmente la capacité des services en fonction des besoins. Les métiers changent et il faut que le système suive. Actuellement, 20 postes sont encore à pourvoir d’ici la fin de l’année. Il faut des candidats pour tous les nouveaux métiers. Mais nos recrutements ne sont pas proportionnels au nombre de serveurs.

Comment expliquez-vous ce décalage ?

Ces professionnels sont rares sur le marché. Et personne n’est opérationnel directement. Dans un data center, les électriciens sont face à des technologies moins conventionnelles. Il faut les former. Généralement, on compte au minimum six mois avant qu’un candidat soit productif. Certains postes nécessitent plus d’un an de formation... Nous préférons avoir des travailleurs spécialisés dans un domaine, mais pluridisciplinaires. Car si un professionnel du refroidissement est en poste, il doit aussi pouvoir effectuer un diagnostic électrique et réparer ces équipements.

Contrairement aux croyances populaires, les data centers n'engagent pas que des informaticiens. Cette « diversité » se retrouve-t-elle aussi dans vos méthodes de recrutement ?

Quand on analyse les CV, on attache aussi de l’attention aux parcours plus atypiques. Par exemple, des spécialistes en automates programmables ou en réseaux industriels... Nous venons d’engager un technicien en gestion électronique de moteurs de voitures. L’expérience qu’il a acquise par son précédent métier est en partie transférable dans un data center, puisque nous avons une flotte de générateurs. Mais cette diversité n’est pas seulement liée aux métiers. Dans mon équipe, j’ai un ingénieur mécanicien qui est une femme, une autre a un master en agronomie. Les femmes ont une approche différente. Il en faudrait davantage. L’âge non plus n’est pas un facteur bloquant. À titre d’exemple, mon prédécesseur était à trois années de la retraite lorsqu’il a été engagé.

 

  • Travailler dans un data center selon…

Frédéric Descamps

Facilities Manager chez Google

« Peu de gens ont une réelle expérience en data center. Il faut pouvoir prendre des risques et aimer le changement. Nos métiers ne sont pas conventionnels et les mécanismes acquis ailleurs, dans d’autres métiers, ne sont pas toujours transférables. Mais il y a de la place pour des profils parfois atypiques. Le must reste toutefois l’intérêt pour la technique et la technologie et la connaissance de l’anglais. »

 

Alain Van Volden

Cloud Services Manager, Systemat Belux SA

« L’informatique doit devenir une commodité comme l’est l’électricité. On l’utilise sans se poser de questions. Or, partout en Europe, il y a des déficits d’ingénieurs. On parle d’un manque de 600 000 ingénieurs en Allemagne et de 20 à 30 000 en Belgique. Les domaines ICT étant présents dans la plupart des domaines, on a besoin de profils hybrides, avec une expertise sur le terrain. Ce qui est rare. Du coup, certains processus de recrutement dépassent six mois »

 

 

1 million

Google possède à lui seul plus de 1 million de serveurs.

100 000 habitants

Pour fonctionner, certains data centers consomment plus qu'une ville de 100 000 habitants.

1,5 %

À l'échelle mondiale, ces infrastructures engloutissent 1,5 % de la consommation électrique, l'équivalent de la production de 30 centrales nucléaires.

2 % du CO2 mondial

Ces usines du numérique sont la cause de 2 % des émissions mondiales de CO2.

2,5 gigaflops

Actuellement, les data centers les plus performants exécutent 2,5 milliards d'opérations en virgule flottante par seconde, pour 1 watt.

 

  • Les 5 métiers du cloud computing

1 Sécurisation de l’accès aux données

2 Optimisation des consommations d’énergie des data centers

3 Architecture des logiciels et infrastructures

4 Data Scientist : spécialiste de la gestion de volumes gigantesques de données

5 Urbanisme de l’information : où et comment sont distribuées et stockées les données en fonction de leur sensibilité

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