De la flexibilité au travail, aussi pour les pères pionniers

L’homme est une femme comme les autres. La preuve, si on lui demande de tomber le masque, on mesure le chemin parcouru vers l’égalité ces dernières années. Comme la femme, il veut bichonner ses enfants. Et n’hésite plus à réduire son temps de travail s’il fait le choix d’assumer les charges du ménage.

Fondatrice du réseau Jump, défendant entre autres les droits et compétences des femmes sur le marché du travail, Isabella Lenarduzzi a réalisé avec les consultants de Bain & Company une vaste enquête sur ces « pères pionniers ». Un phénomène qui préfigure une inversion des pôles dans notre rapport au travail : À l’heure où les jeunes femmes sont plus diplômées que leurs homologues masculins, on peut s’attendre à ce qu’elles consacrent plus de temps à leur carrière, soutient Isabella Lenarduzzi.

En sept ans, vous avez organisé neuf forums sur l’égalité à Bruxelles et à Paris, et réuni 2 500 participantes. Depuis, la culture et les pratiques des entreprises ont-elles véritablement bougé en faveur de l'égalité ?

Quand j’ai lancé Jump et ai commencé à parler d’égalité professionnelle, les employeurs me regardaient comme un « ovni ». En se demandant où est le problème, puisqu’en Belgique, les femmes travaillent. C’est vrai. Comparé au Japon, à l’Espagne ou à d’autres pays, nous avons quelques longueurs d’avance. Mais ces employeurs n’avaient absolument pas conscience que ces femmes se retrouvaient d’abord dans « certains » métiers, et surtout, dans un niveau hiérarchique inférieur à celui des hommes. Elles restent dans ce qu’on appelle le « plancher collant ». Elles avancent peu dans leur carrière, diminuent leur temps de travail et sont quasiment absentes des postes de pouvoir au sein des entreprises. Or, parmi les diplômés universitaires, 60 % sont des femmes. Aujourd’hui, ces mêmes employeurs ont pris conscience de cet écart. Et ils sont de plus en plus nombreux à admettre qu’ils doivent asseoir davantage de diversité pour assurer la performance de leur entreprise.

En avoir conscience, c’est bien. Mais comment le traduisent-ils dans les faits ? 

Le premier réflexe qu’ont les entreprises, c’est de se dire que le problème vient des femmes. Elles essaient donc de les « adapter » à un système de valeur, à un modèle de leadership. Coaching, prise de parole en public, networking… Tout cela est important. Les femmes aussi doivent prendre conscience qu’il y a des règles non écrites dans une entreprise. Et qu’elles doivent se rendre visibles, faire la promotion de leurs résultats. Mais au final, les entreprises ne changent pas leurs process. Les aptitudes sur lesquelles elles font leurs évaluations sont issues d’un modèle qui ne valorise pas les aptitudes féminines. Résultat : les femmes sont amenées à se comporter comme un homme pour être considérées comme de bons leaders. Pour qu’une entreprise fasse son examen de conscience sur sa culture, elle doit d’abord conscientiser ses top managers. Et inscrire l’égalité dans sa stratégie.

Ce n’est pas sans raison que vous avez créé les Wo.Men@work Awards. À travers ce prix, on constate qu'il y a beaucoup d’hommes qui s'engagent à défendre l’égalité professionnelle. Quelle est leur légitimité ?

À travers les Wo.Men@work Awards, deux hommes ont déjà été récompensés. C’est une évolution énorme. Certains hommes, enfin, se sentent concernés par l’égalité ! D’ailleurs, quand un homme parle d’égalité, il est entendu avec plus d’objectivité, comme s’il n’avait rien à y gagner. Mais c’est faux. Les hommes ont cependant une tâche très difficile : ils doivent, eux aussi, se rendre compte qu’ils baignent dans des schémas privilégiés. Ils doivent avoir le courage d’ouvrir tous les champs possibles… En réalité, de nombreux hommes ne se reconnaissent pas dans les schémas dominants. Or, il n’y a pas une façon unique d’être un bon manager. C’est dans la diversité des leaderships que chacun peut trouver sa place.

Selon votre dernière enquête, de plus en plus de pères aménageraient leur temps de travail. Pour... permettre à leur femme de faire carrière ?

On voit la société évoluer. Les hommes sont devenus des pères extrêmement aimants et actifs. S’ils ne partagent pas tous les tâches ménagères, les pères à avoir décidé de se consacrer à leur famille ont, pour la plupart, réduit leur temps de travail. Ce nouveau schéma est installé de façon durable, depuis plus d’un an dans 85 % des cas et pour encore au moins trois ans ou indéfiniment pour 58 % d’entre eux. D’autre part, de plus en plus de femmes sont plus diplômées que leurs partenaires. Elles ont donc des potentiels de carrière importants et n’ont pas du tout envie mettre leur vie professionnelle entre parenthèses. Le nouveau défi, pour les entreprises, sera d’agir sur le plan de la parentalité active. Parce qu’en ce moment, ce sont les hommes qui sont plus discriminés quand ils prennent un congé de paternité.

Le 3 décembre, Jump va lancer le Gender Equality Hub. Quelle sera sa mission ?

À la différence d’autres pays, il n’existe pas en Belgique de réseau des opérateurs de la diversité en entreprise. Or, il est important que les personnes qui s’occupent de ces thématiques créent un réseau, pour échanger de bonnes pratiques, partager leurs difficultés et leurs succès. Leur tâche est tellement peu valorisée qu’ils doivent se renforcer au contact de leurs pairs. Notamment pour augmenter leur savoir et leur savoir-faire. Un des enjeux consiste également à développer des indicateurs, des objectifs mesurables. C’est fondamental. Comme disent les Anglais : What gets measured gets done ! 

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