Des feux du stade au bureau

Sous les projecteurs, ils sont athlètes de haut niveau. Mais dans l’ombre, ils doivent composer avec leur autre profession. Comment les sportifs préparent-ils leur transition vers le monde du travail ? Souvent un saut dans l’inconnu, que des intermédiaires s’efforcent de transformer en reconversion réussie.

Pendant des années, ils s’entraînent à développer un mental d’acier, une ténacité à toute épreuve, une envie de gagner. Mais au moment où la rumeur des stades n’est qu’un lointain souvenir, et quand les champions hier applaudis se retrouvent brutalement plongés dans l’anonymat, c’est le vide. Le changement de vie radical qui se profile alors en bouleverse plus d’un. Pour la plupart des sportifs, cette transition est vécue comme un « trou noir », explique Karl Meesters, responsable global de l’IPC Athlete Carreer Programme chez Adecco. Aux États-Unis, 70 % des joueurs de football tombent en faillite trois ans après leur retraite sportive.

Quelques happy few seront parvenus à signer des contrats en or, auront prêté leur image à une marque et encaissé des millions. D’autres, plus armés, raccrochent d’eux-mêmes, ne voulant pas hypothéquer leur avenir, la carrière sportive étant généralement courte. Mais la plupart retournent à la « normalité ». Et doivent, tant bien que mal, se construire une seconde vie professionnelle pour subsister. Malgré les exploits, l’inactivité guette l’acteur du sport en cours de carrière voire, plus fréquemment, au terme de son épopée. Se reconvertir dans la vie professionnelle à 30 ou 35 ans n’est pas aisé, avec ou sans diplôme, observe Eddy De Smedt, le directeur sportif du Comité olympique et interfédéral belge (COIB). La plupart ne peuvent pas se permettre de simplement attendre la bonne occasion, mais doivent se préoccuper assez tôt déjà de leur deuxième carrière. Comment les sportifs préparent-ils leur transition vers le monde du travail ?

Depuis quelques années, des services intermédiaires s’efforcent de transformer ce passage en reconversion réussie. C’est notamment le cas de l’Athlete Career Programme (ACP), mis sur pied par le numéro un mondial du placement de personnel Adecco et le Comité international olympique (CIO) afin d’aider les sportifs à se forger un nouvel avenir. La collaboration entre Adecco et le CIO remonte à 2005. L’association faîtière de l’olympisme avait constaté que, pour nombre d’athlètes, la reconversion était ardue.

Tant qu’il est en activité, un athlète a tendance à construire sa vie autour des compétitions. Souvent au détriment du contexte social qui l’attend à la fin de son épopée sportive, observe Karl Meester. La clé d'une reconversion réussie réside en fait dans un principe assez simple : développer et diversifier ses compétences. Des études supérieures ou l’apprentissage d’un métier en parallèle peuvent permettre de réduire l’incertitude professionnelle, même si jongler entre deux emplois du temps exige une discipline de fer.

Depuis 2006, quelque 10 000 athlètes dans le monde ont reçu le soutien d’Adecco pour l’établissement de plans de carrière et la recherche d’un emploi. Un processus qui peut durer de trois mois à plusieurs années, observe Nico Reeskens, Country Manager d’Adecco Belgique. En Belgique, depuis 2011, 80 sportifs olympiques ont bénéficié de ce programme, qui inclut aussi la recherche de stages ou de formations. Pour les sportifs de haut niveau, l’offre est gratuite.

Des bourses pour les études

Un nouvel accord étend désormais ce programme aux athlètes paralympiques. Et cet accompagnement s’intensifie aussi par la création du Fonds ACP, destiné à soutenir financièrement les études ou les formations des athlètes olympiques et paralympiques. Notre mission est de soutenir l’excellence. Et pour faciliter leur intégration, il est vital de veiller à ce que le parcours sportif et social des athlètes ne soit pas coupé, observe Alain De Waele, secrétaire général du Fonds InBev-Baillet Latour, qui subsidie le projet. Ce fonds détient 0,34 % d’AB InBev. Les dividendes qu’il perçoit lui permettent de soutenir des projets culturels, médicaux et scientifiques. Et désormais sportifs : Jusqu’à 100 000 € seront libérés chaque année, sous forme de bourses. Près de 250 athlètes pourront y faire appel, et ce, déjà pour les trois prochaines années, explique Alain De Waele.

L’Adeps, elle, a créé en 2009 la cellule Ariane. Son objectif : sensibiliser les sportifs à l’intérêt d’anticiper leur fin de carrière. Rebaptisé Projet de vie, ce service complète ainsi le réseau de préparateurs physiques, de psychologues, diététiciens, médecins et physiothérapeutes. Nous ne sommes pas une agence de placement, explique Stéphane Dehombreux, responsable du projet auprès de l’Adeps. Notre démarche consiste surtout à armer le sportif pour sa transition vers le marché de l’emploi, en le responsabilisant sur son avenir et en élevant le niveau de son CV par la formation professionnelle et l’accompagnement individualisé.

Entretiens individuels, bilans de compétences, orientation professionnelle, stages en entreprises… Tous les outils sont exploités pour rendre le sportif autonome et le préparer à aborder le monde de l’emploi. Ultime objectif : offrir une formation continue aux diplômés de secteurs en évolution ou à ceux qui ont mis leurs études en suspens. La difficulté étant de trouver une solution souple, qui permet à l'athlète de rester performant tout en suivant des cours, confie Stéphane Dehombreux.

Mais les choses bougent. En matière de formation, des aménagements avec les universités ont été prévus. Les Alma Mater belges accordent des dérogations aux sportifs de haut niveau, valides et paralympiques, reconnus par l’Adeps ou les fédérations sportives. Il est désormais possible, pour les athlètes de haut niveau, d’étaler leurs études sur plusieurs années, explique Stéphane Dehombreux. Et dans certains cas, les universités permettent même de décaler les examens. Des modifications qui profitent aux jeunes au moment où ils vivent les années les plus difficiles de leur carrière, aux alentours de la vingtaine, quand ils combinent sport et études, et sont enclins à sacrifier le premier pour ne pas compromettre leur avenir.

 

Des employeurs accros aux sportifs

Pour certaines entreprises, accueillir et former d’anciens sportifs professionnels est devenu une véritable stratégie de recrutement. Souvent, les sportifs sont des bombes d’énergie, focalisés sur leurs objectifs. Ils ne veulent pas perdre de temps. C’est important pour nos équipes d’avoir ce genre de collaborateurs, souvent motivants, par leur volonté à se dépasser, confie Thierry Vermeire, vice-président ressources humaines chez Delhaize. Les salariés qui pratiquent un sport à haut niveau font preuve d’une attitude d’entraînement sur leurs équipes proche de celle d’un coach sportif, estime-t-il.

Thierry Vermeire sait de quoi il parle : il a recruté il y a quelques mois un membre des Red Lions, l’équipe nationale masculine de hockey. Embauché au poste de candidat directeur, Cédric Charlier, 26 ans, jongle entre ses seize heures d’entraînement hebdomadaires et son job à 4/5 chez Delhaize. Je suis un programme de stage en interne réservé aux futurs cadres. Pendant un an et demi, je m’essaie à différents métiers du magasin. J’apprends le fonctionnement des rayons et dois prendre une équipe en main. Le jeune sportif est particulièrement bien placé : à ses qualités naturelles de sportif s’ajoute un diplôme en sciences commerciales, option finance. Ce traineeship, c’est l’occasion de valoriser mon diplôme. Et de développer des compétences comme le leadership, par la pratique. Vous me direz que travailler dans un rayon, ce n’est peut-être pas le plus sexy. Mais je sais que ces étapes sont nécessaires avant d'occuper un poste de direction. En fait, c’est comme un bon entraînement avant une compétition : on en bave pas mal, mais seul compte le résultat.

Comme lui, certains salariés sportifs ont droit à des aménagements de leur emploi du temps. Nous vivons au rythme de ses compétitions, précise Thierry Vermeire. Il peut s’absenter une semaine ou quinze jours, nous organisons son emploi du temps pour qu’il puisse être en magasin, et trouver le temps et l’énergie nécessaires pour s’entraîner. Pas d’angélisme toutefois. Cette flexibilité est possible tant qu’il est trainee. Mais ce n’est pas de la philanthropie ni du favoritisme. En tant qu’employeur, mes attentes envers ses résultats sont les mêmes qu’envers tous les autres employés.

 

Quels contrats ? 

Pour les sportifs de haut niveau affiliés à une fédération sportive, il existe trois types de contrat de travail : le contrat APE et le contrat Rosetta, qui lient le sportif au ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles ; et le contrat ACS, dans le cadre duquel l’employeur est la fédération sportive. Actuellement, ces contrats représentent 52 équivalents temps plein en Fédération Wallonie-Bruxelles. Ils sont reconductibles d’année en année, sans limites dans le temps. Mais sont tributaires du niveau de performance et de l’atteinte d’objectifs sportifs. Un athlète peut donc être contraint de retourner à la vie active à plus court terme que prévu.

Quel statut ?

Il existe bien un statut de sportif de haut niveau. Il a été introduit en Communauté francophone comme néerlandophone, avec différents niveaux, intégrant les espoirs, les sportifs de haut niveau et les partenaires d'entraînement. En Fédération Wallonie-Bruxelles, il s’applique à 1 500 sportifs. En principe, il offre à l'athlète une rémunération mensuelle qui lui permet de se consacrer à son sport sans souci financier. Car à l'abri des projecteurs, certaines disciplinent rapportent peu. De nombreux athlètes ne peuvent pas vivre de leur sport, rappelle Eddy De Smedt, directeur Sport du COIB. Mais ils consacrent autant de temps et d’énergie à leur entraînement que des sportifs qui amassent des fortunes. L’équilibre entre sport et travail doit être planifié avec soin.

 

La transition selon…

Sergueï Bubka

Recordman du monde de saut à la perche, sextuple champion du monde, champion olympique, parrain de l'IOC Athlete Career Programme

« Peu importe à quel point votre carrière sportive est brillante : tôt ou tard, il faudra y mettre fin. J’ai eu la chance de commencer à penser à une porte de sortie bien avant que je ne prenne ma retraite. Malheureusement, je suis plutôt une exception. La plupart des athlètes éprouvent des difficultés une fois leur carrière terminée. Cela n’arriverait pas s’ils connaissaient déjà leurs forces en dehors du sport, leurs passions et avaient prévu leur avenir, voire, dans l’idéal, décroché un diplôme universitaire. »

Jean-Michel Saive

Champion de Belgique de tennis de table, directeur technique et président de la Commission des athlètes du COIB.

« Contrairement aux meilleurs sportifs francophones actuels, je n’ai jamais bénéficié d’un contrat d’athlète de haut niveau de la part de la Communauté française. Cela n’existait pas à mes débuts. J’ai dû trouver mon chemin… Pendant quelques années, je me suis retrouvé sans statut. Jusqu’en 1989, où je suis devenu administrateur délégué de la société créée par mon frère. C’est sûr que les moyens mis à la disposition des athlètes dans notre pays ont considérablement évolué. C’est rassurant. Mais dès leurs humanités, il faut accompagner les sportifs par un projet de vie. J’ai vu trop de sportifs qui, après une blessure ou à cause de leur âge, devaient stopper leur carrière sans avoir pensé au lendemain. »

Nico Reeskens

Country Manager d’Adecco Belgique

« On reconnaît chez les athlètes une ambition énorme. Les personnes qui pratiquent un sport à haut niveau ont un esprit de compétition, des qualités de ténacité et d’endurance qui servent en management et dans une équipe de travail. À travers l’Athlete Career Programme, nous leur apprenons à traduire ces comportements sur le marché du travail. »

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