Didier Ongena (Microsoft) : « La technologie ne doit pas être une affaire de geek »

Rédigé par: Benoît JULY
Date de publication: 29 sept. 2022

A la tête de Microsoft en Belgique et au Luxembourg depuis 2018, Didier Ongena entend plus que jamais positionner son entreprise en tant que « partenaire ». Partenaire de ses clients pour gérer des défis majeurs tels que la transition climatique, l’exploitation des données ou l’intelligence artificielle, par exemple, mais aussi partenaire actif sur le plan de la formation et de la sensibilisation de nombreux publics.
 

Didier Ongena

Didier Ongena. 

Quand vous entendez « formation », à quoi pensez-vous ?

A un facteur majeur de l’évolution de la société. Chez Microsoft, la formation est avant tout un état d’esprit : se dire qu’on est curieux, qu’on a envie d’apprendre, de s’approprier de nouvelles connaissances. C’est d’autant plus important dans un environnement technologique où le changement est permanent, et tend à s’accélérer. Globalement, cependant, les signaux ne sont pas aussi encourageants qu’ils pourraient l’être. Beaucoup de gens voient encore dans le changement une source d’anxiété et ont, dès lors, une appréhension un peu trop mitigée du « life long learning ».

Dans le domaine IT, les besoins sont énormes, mais ne sont pas comblés…

Quand on évoque les compétences IT, il faut distinguer les spécialistes qui sont utilisés dans notre industrie (dans la gestion des données, l’architecture des réseaux, etc.) et toutes ces professions pour l’exercice desquelles l’intensité technologique est croissante. Comme beaucoup, je plaide pour que ces compétences soient considérées comme transversales, à l’instar du français ou des mathématiques, et soient donc enseignées très tôt dans le cursus.

L’enseignement est une chose, mais l’attractivité, une autre.

A cet égard, il faut aussi travailler beaucoup plus en amont. Vers 12 ans, les enfants commencent déjà à réfléchir à ce qu’ils veulent faire plus tard. C’est la raison pour laquelle nous les invitons par exemple à découvrir les technologies de manière ludique, en partenariat avec Brussels Airport. Avant la pandémie, nous étions à plus de 10.000 visiteurs, y compris des filles, évidemment. Nous avons aussi la Minecraft Education Academy, qui permet de s’immerger dans l’écriture de codes. Ce qui est important, c’est de casser les a priori, d’éviter de réserver la maîtrise de la technologie aux seuls geeks. Au contraire : la technologie ne doit pas être une affaire de geek…

Dès lors qu’on n’a pas choisi cette filière, on n’est donc pas « perdu » pour celle-ci ?

Certainement pas ! Nombre de personnes peuvent s’enthousiasmer bien plus tard : nous y travaillons aussi, en partenariat avec Becode ou MolenGeek, par exemple. Nous avons aussi lancé tout récemment, avec Proximus et PwC entre autres, l’outil « Become Digital », qui permet à chacun de se positionner par rapport à l’évolution de ses compétences à l’avenir : soit on souhaite anticiper la manière dont la technologie va modifier son métier et s’y préparer ; soit on souhaite changer de carrière et connaître les compétences qu’on devrait acquérir pour exercer un nouveau métier. Cela concerne évidemment un très grand nombre de personnes : le travail du personnel infirmier, pour ne prendre qu’un exemple, va bien davantage encore être soutenu par la technologie à l’avenir.

Un exemple ?

L’utilisation de l’intelligence artificielle (IA – NDLR) va permettre au personnel infirmier de se concentrer bien davantage sur son cœur de métier, le dialogue et les soins au patient, en déléguant à la technologie diverses tâches qui l’en détournent aujourd’hui. Le transfert direct d’une posologie à la pharmacie de l’hôpital sur base de la conversation avec le patient, plutôt que de passer du temps à devoir encore encoder la chose par exemple, se profile devant nous. Mais pour profiter pleinement de ce que l’IA peut apporter, mieux vaut ne pas la craindre mais, au contraire, apprendre à la maîtriser, afin d’en retirer le meilleur et de continuer à enrichir la manière dont on exerce son métier.

Pour une entreprise comme la vôtre, qui délivre de telles solutions, la formation est donc un outil crucial ?

Si nous sommes très actifs, depuis longtemps, dans le domaine de la formation, c’est effectivement parce que nous sommes convaincus qu’innover doit permettre, en fin de compte, de simplifier. La technologie ne doit pas être un frein mais, au contraire, un vecteur qui, s’il est bien maîtrisé, permet de dégager davantage de valeur dans l’exercice de sa profession. Nous essayons de partager cette vision.

Plus globalement, quand on voit la manière dont les Etats-Unis dominent l’univers IT, ne peut-on pas que regretter que l’Europe soit passée à côté ?

Je partage le diagnostic, mais je préfère me tourner vers les nouvelles opportunités : il faut se concentrer sur le futur, pas sur les courses qui ont déjà été courues. A cet égard, il y a de nouvelles lignes de départ qui se profilent. L’exploitation des données en est une, qui est d’importance capitale et dont on n’est qu’aux prémices. On parle ici d’un changement de paradigme majeur, qui va bouleverser nos économies : il va falloir se réinventer, réfléchir à la manière dont on pourra exploiter ces données afin de rendre nos économies plus compétitives. Il faut savoir que 90 % des données ne sont pas d’origines personnelles mais sont créées par les machines, les algorithmes, les processus de production. La manière dont on va inventer les nouveaux médicaments, sur cette base, sera révolutionnée. Combinons cette exploitation des données à l’intelligence artificielle, et c’est un monde nouveau qui se profile devant nous.

Les divers plans de relance post-covid ou liés à la transition climatique sont-ils suffisamment focalisés sur la transition numérique ?

On fait beaucoup de rattrapage, mais c’est indispensable. La numérisation de la Justice, par exemple, cela fait près de vingt ans qu’on en parle… A côté de cela, il ne faut absolument pas sous-estimer la dimension IT de la transition climatique. La gestion des nouveaux réseaux d’électricité, qui seront beaucoup plus flexibles en fonction des aléas de production d’énergie verte, notamment, mais aussi en raison du développement de la mobilité électrique, demandera énormément de compétences IT.

Si je veux travailler sur les réseaux d’électricité, dois-je dès lors postuler chez Elia ou chez Microsoft ?

J’ai envie de dire : peu importe, car nous sommes de plus en plus dans des processus de co-engineering avec nos clients. Si vous voulez travailler sur la transition climatique, vous pouvez donc tout aussi bien le faire chez eux que chez Microsoft. Nous avons encore l’image de fournisseurs de produits, et c’est normal puisque nous sommes connus du grand public via Windows ou Office depuis quarante ans, mais en réalité, c’est essentiellement de la co-innovation que nous faisons aujourd’hui. L’un de mes objectifs est de travailler sur ce changement de notre image en tant qu’employeur. Nous évoluons en Belgique vers des effectifs de 400 personnes et recrutons actuellement 60 collaborateurs, dont un grand nombre seront affectés à cette cocréation – des « cloud architects » et des « customers engineers », notamment.

Par les évolutions récentes, ce nouvel équilibre à trouver entre « présentiel » et « distanciel » demande d’ailleurs aussi de la formation. Votre avis ?

Nous avons introduit le travail flexible chez Microsoft il y a plus de quinze ans et nous avons donc une expérience à partager. Le changement est en réalité moins technologique que managérial et culturel, comme nombre d’employeurs et de collaborateurs l’ont constaté à la suite de la pandémie. Après le constat par les employeurs que cette flexibilité qu’ils rechignaient à accorder ne nuisait pas à la productivité, et après la découverte par les collaborateurs des bienfaits de la conciliation entre liberté et efficacité, sont apparues des questions sur le « bon équilibre » à trouver. Le 100 % distanciel n’est pas gérable, et n’est d’ailleurs pas souhaité par les collaborateurs : la machine à café, pour résumer le propos, reste très importante, non seulement pour la convivialité mais aussi pour les conversations informelles, voire la créativité. Ce qui est important, c’est de fixer des balises (les objectifs, les horaires, les réunions, etc.), mais aussi de ne pas aller trop loin ni trop vite dans la réglementation : chaque organisation doit se donner le temps de l’apprentissage.

Comprenez-vous les gens qui, aujourd’hui, voient moins les bienfaits de la technologie que les craintes qu’elle suscite ?

Bien entendu, et c’est au cœur de notre réflexion, comme en témoigne par exemple le succès du livre Tools and Weapons rédigé par notre président, Brad Smith. L’enjeu, ce n’est pas tant la technologie en tant que telle que l’usage qu’on en fait. La question du sens, de l’éthique, est fondamentale, et c’est la raison pour laquelle, chez Microsoft, nous sommes plutôt favorables à un encadrement du développement de la technologie par les pouvoirs publics. Il y a donc des risques, c’est vrai, et ils doivent être rigoureusement analysés et encadrés, mais n’oublions pas tout ce que la technologie nous apporte au quotidien, y compris aux personnes qui ont des problèmes d’inclusion : se retrouver devant une borne de paiement, aujourd’hui, peut être vécu comme un enfer par certains, alors que la technologie « text to speach », par exemple, permet à une personne totalement rétive à la technologie d’être prise par la main. Fondamentalement, je vois donc plutôt dans la technologie la promesse d’évolutions positives…