Drogue au bureau: des travailleurs sous influence

Compléments alimentaires musclés, médicaments, alcool, cannabis, cocaïne : consommer des substances pour être plus performant au travail est une conduite qui se banalise. Faut-il se doper pour réussir ?

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Philippe*, 42 ans, médecin, a de longues, très longues journées. Son cabinet ne désemplit pas, mais il vit pourtant dans la peur de perdre sa clientèle. Alors, comme beaucoup d’indépendants, il ne compte pas ses heures : tant que ça marche, mieux vaut se donner à  fond. Mais s’il consulte aujourd’hui un de ses confrères, ce n’est pas pour parler boulot. C’est parce qu’il ne peut plus vivre sans sa bouteille de whisky quotidienne. Quelques gorgées entre chaque patient, du matin au soir. C’est un schéma qui n’est pas nouveau, mais me semble plus fréquent qu’avant : on prend d’abord l’habitude de boire pour décompresser après le travail et ensuite pour se tenir actif pendant le travail, commente le Pr Paul Verbanck, chef du service de psychiatrie au CHU Brugmann.

Si l’alcool reste la drogue au monde la mieux partagée, le choix de la substance est aussi une question de milieu... et d’effet recherché. Dans le secteur de l’immobilier, les travailleurs croisent souvent des personnes qui ont beaucoup d’argent, qui viennent de l’étranger pour faire des affaires et qu’il faut rencontrer tard le soir. Des produits comme la cocaïne ne sont pas rares, commente le psychiatre. Ainsi, si l’on en croit les chiffres français publiés par la Mission interministérielle de la lutte contre la drogue et la toxicomanie, 10 % des salariés consommeraient des drogues pour faire face à  leurs obligations professionnelles.

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Un dopage artisanal

Ces « dopés du quotidien », comme les appelle le psychiatre français Michel Hautefeuille (1), ne considèrent pas la drogue comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre certains objectifs. Exactement comme les sportifs, mais de manière moins organisée et souvent moins « savante ». Un dopage artisanal, au coup par coup, qui commence souvent par quelques compléments alimentaires, des boissons énergisantes pour les jours « sans », un verre vite avalé avant de prendre la parole en public.

Manon*, 29 ans, biologiste, a subi pendant plusieurs années les intimidations quotidiennes de son directeur de recherche, un petit colonel comme elle dit, juste bon à  traquer l’erreur et à humilier. Malgré sa passion du métier, Manon a fini par aller travailler la peur au ventre, épuisée par des insomnies de plus en plus fréquentes. Pour enrayer l’épuisement, elle a d’abord tenté de se donner un coup de fouet grâce à un complexe de magnésium, vitamine B et taurine. Le produit est en vente libre. La publicité montre un jeune homme devant son ordinateur, cravate de travers et mine anxieuse. La cible est claire : les travailleurs au bord du burn-out. Pendant six mois, je n’ai dormi que trois heures et demie par nuit, explique Manon. Je devais m’arrêter pour faire des siestes sur la route. Je perdais toute confiance en moi. J’ai commencé à prendre des anxiolytiques, puis des somnifères, mais c’était très vicieux. La dépendance est forte. Elle s’en sortira finalement grâce à  l’aide d’une psychologue... et d’un contrat non reconduit.

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Ma boîte, mon dealer ?

Au-delà  de ces cas de harcèlement moral en bonne et due forme, le monde du travail s’est durci. Et pour de nombreux experts, l’augmentation de la prise de substances est directement corrélée aux nouvelles méthodes de management. La performance n’est plus entendue comme une manière de bien faire les choses, mais de toujours en faire plus. Chacun travaille en permanence en étant évalué selon des systèmes de cotations élaborés par d’autres, commente Paul Verbanck.

D’abord caractéristique des multinationales, cette organisation du travail a grignoté peu à peu tout le marché. Beaucoup de salariés doivent donc jongler entre l’obligation de produire et la nécessité de récupérer, entre la concentration solitaire et la compétence sociale, bref switcher à un rythme infernal du on au off. D’où les « polyconsommations » qui se mettent rapidement en place et amènent à des schémas proches de la toxicomanie. Par exemple, chez les personnes qui consomment aussi des psychostimulants, les benzodiazépines peuvent provoquer des réactions paradoxales et exciter davantage. Le circuit devient alors très compliqué à maîtriser. Et le risque de fautes professionnelles s’accroît, avec les menaces de licenciement afférentes.

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En Belgique, depuis 2009, une convention collective oblige pourtant tout employeur à disposer d’une politique préventive en matière d’alcool et de drogues. Dans ce cadre, des tests de dépistage peuvent même être requis moyennant de strictes conditions. Dans les faits, beaucoup ferment les yeux, considérant que jusqu’à un certain stade, le « dopage » relève de la responsabilité individuelle. Même si les causes de la consommation – qui n’a rien d’une consommation « plaisir » – sont de toute évidence structurelles.

  • Arcalion et Gurosan

Médicaments antiasthéniques en vente libre, l’Arcalion et le Gurosan permettraient de lutter contre la fatigue mentale et physique et provoqueraient une légère euphorie.

  • Guarana

En comprimés ou en gélules, les graines pilées de guarana sont réputées pour leur effet stimulant.

  • Caféine HD

Très répandue aux États-Unis, la caféine HD (High Dose) fournit l’équivalent de trois à  cinq expressos dans un seul comprimé.

  • Taurine

Naturellement synthétisée par l’homme, la taurine entre aussi dans la composition de nombreuses boissons énergisantes : elle est réputée pour éliminer les toxines et provoquer un effet énergisant.

  • Cannabis

Le cannabis est souvent utilisé par les travailleurs pour diminuer le stress. Plus de 13 % des usagers de cannabis ont augmenté leur consommation au cours des douze derniers mois pour des raisons directement liées au travail (2).

  • Alcool

L’alcool est la substance psychoactive la plus répandue au travail : plus de 16 % des actifs occupés consomment de l’alcool sur leur lieu de travail, hors repas et pots (2) ! Il est aussi la « dope » la mieux acceptée socialement : la culture de l’entreprise ne s’organise-t-elle pas autour des drinks et autres déjeuners arrosés ?

Julie Luong

*Prénoms d’emprunt.

(1) Dopage et vie quotidienne, Michel Hautefeuille, éd. Payot poche, 2009, 240 p., 8,65 €.

(2) Chiffre INPES 2012, Baromètre santé consacré aux consommations de substances psychoactives en milieu professionnel.

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