Est-on plus heureux quand on ne travaille pas ?

Rédigé par: Virginie Stassen
Date de publication: 27 oct. 2023

Est-on réellement plus heureux lorsqu’on est libre de ses journées ? Ou souffre-t-on au contraire davantage du regard d’autrui, de faibles moyens et d’un manque de stimulations intellectuelles et sociales ? Tentative de réponse.
Est-on plus heureux quand on ne travaille pas ?

L’une des premières questions que l’on pose en société est souvent :  « que faites-vous dans la vie ? »  Difficile de faire bonne figure lorsqu’on ne travaille pas. On se retrouve alors complètement stigmatisé : jugé malchanceux dans le meilleur des cas, parfois inadapté ou assisté, on est souvent perçu comme profiteur, voire subversif lorsqu’il s’agit d’un choix personnel.

Chez les rentiers ou les plus riches, ne pas travailler n’est pas forcément bien considéré non plus de nos jours. Carole, 55 ans, en a fait les frais : «  « J’ai très vite arrêté de travailler car mon mari gagnait suffisamment bien sa vie. Je me suis occupée de mes enfants, et maintenant qu’ils sont grands, je gère le patrimoine immobilier de la famille et les activités sportives – de haut niveau – de l’une de mes filles. Je dois dire que cette situation me convient très bien, si ce n’est le regard des gens. Pour mon entourage, je suis « la femme de ». Cela m’a amené des complexes lorsque j’étais plus jeune. Ce fut dur, mais j’assume aujourd’hui complètement ma situation… »

Pour Marco, lâcher son boulot pour devenir homme au foyer s’est finalement avéré être un cadeau empoisonné. « C’est ma femme, médecin, qui faisait bouillir la marmite. A la naissance de notre troisième enfant, nous avons pris la décision conjointe que je resterais à la maison. J’en étais très heureux au départ, mais au bout de deux ou trois ans, j’ai commencé à ressentir un grand sentiment de dévalorisation et d’inutilité. Je suis tombé en dépression. Par la suite, j’ai retrouvé un boulot : j’ai compris qu’avoir une place dans la société était pour moi indispensable pour me sentir heureux. Je pense aussi qu’un homme est davantage stigmatisé qu’une femme lorsqu’il décide de ne pas travailler. »

Une meilleure santé mentale
Les inactifs sont-ils plus ou moins heureux que les actifs ? Pour répondre à cette question, des universitaires de Cambridge et de Salford ont mené une étude pendant une dizaine d’années, entre 2009 et 2018. Ils ont ainsi analysé les données de 84 993 personnes, âgées de 16 à 64 ans, résidant au Royaume-Uni.

En étudiant le comportement de travailleurs actifs et de chômeurs, ils se sont aperçus que lorsque ces derniers reprenaient une activité professionnelle partielle, de huit heures au moins par semaine, leur risque de souffrir de problèmes de santé mentale diminuait de 30%. Les universitaires en ont donc conclu que travailler huit heures par semaine était suffisant pour améliorer sa qualité de vie et sa santé mentale.

Pour Ingrid, qui a arrêté de travailler pour suivre son mari à l’étranger, reprendre une activité professionnelle s’avérait essentielle. « Après une année d’inactivité, j’ai eu l’impression de m’abrutir, de ne plus être dans le coup. J’ai repris une formation en coaching et décidé de lancer ma propre activité. J’avais besoin d’apprendre, de transmettre et de reprendre ma place dans la société. » 

Travailler peu ou beaucoup ?
Contre toute attente, la même étude britannique a montré que le sentiment de bonheur ne variait pas vraiment selon que l’on travaille peu ou beaucoup (entre 8 et 48h). Chez les hommes, les universitaires ont toutefois constaté que leur santé mentale et leur satisfaction à l'égard de la vie étaient moindres lorsqu’ils passaient peu de temps au bureau. Pour les femmes, travailler beaucoup (entre 40 et 44h) impactait en revanche considérablement leur sentiment de bien-être. Ceci dit, il existe bien d’autres études sur le sujet, dont les conclusions sont loin d’être homogènes. Certaines d’entre elles observent par exemple une relation positive entre travail et bonheur, là où d’autres obtiennent un résultat exactement inverse. Tout au plus remarque-t-on que les personnes qui travaillent le plus (au-delà de 45 heures par semaines) sont très légèrement moins satisfaites de leurs vies que les autres en moyenne…

La flexibilité, l’une des clés du bonheur ?
Quand elle est volontaire, la flexibilité apporte un véritable « plus » aux travailleurs. Déterminer ses propres horaires de travail, prendre librement une pause dans la journée, arriver ou repartir du bureau quand on le décide participe au bien-être psychologique des employés grâce à la sensation d’autonomie que cela implique.

Un cadre de travail flexible s’appuie généralement sur quatre piliers : flexibilité du temps de travail, du lieu de travail, du contenu du travail et des relations de travail.

Une notion différente selon les pays…
La notion du bonheur en regard du temps de travail serait différente selon l’état dans lequel on se trouve. Ainsi, à durée de travail égale, les Américains seraient plus heureux que les Européens, et moins heureux pour des durées plus réduites. Cela peut s'expliquer par l'influence des églises protestantes aux Etats-Unis, qui placent le travail et la réussite personnelle au sommet des facteurs contribuant au bonheur. En Europe, en revanche, la qualité de vie et l’équilibre vie privée-vie professionnelle sont davantage valorisés.

Le bonheur au travail, une vue de l’esprit
En matière de bonheur au travail, on s’est aperçu que l’important tenait surtout au décalage entre le temps de travail effectif et le temps de travail désiré par la personne. Autrement dit, quelqu’un qui travaille beaucoup mais aspire à pratiquer ses loisirs, à s’occuper de sa famille ou à voyager sera beaucoup plus frustré qu’une personne dont l’objectif principal est de travailler plus pour faire carrière.

Un travail « qui fait sens »
 « Pour qu'un travail ait du sens, il faut qu'il réponde aux besoins de l'âme, disait autrefois Simone Veil. Un besoin de liberté, un besoin de ressentir de l’égalité, et un besoin de responsabilité. Nous ne pouvons pas vivre simplement en travaillant et postposant continuellement les objets de satisfaction. ». Pour la célèbre Youtubeuse Louise Aubery, un travail est bon « lorsqu’il apporte plus d’énergie qu’il n’en exige. » Finalement, avec d’autres mots, toutes les générations semblent d’accord…

Nos ancêtres travaillaient moins…
Pour James Suzman, anthropologue sud-africain, chercheur à l’université de Cambridge, et auteur du livre « Travailler : la grande affaire de l’humanité » (aux éditions Flammarion, 2021), nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ne travaillaient que pour satisfaire leurs besoins, c’est-à-dire entre quinze et dix-sept heures par semaine. Le reste du temps, ils s’adonnaient à la peinture rupestre, jouaient de la musique ou bricolaient. Bref, ils faisaient tout ce qui leur plaisait. Le terme de « travail » que nous connaissons aujourd’hui n’existait d’ailleurs pas pour eux. De notre côté, nous consacrons un temps insensé au travail, même lorsqu’il n’y a rien d’utile à faire. Pire, les gens qui ne trouvent pas de travail sont sanctionnés.

Pour l’anthropologue, durant la majeure partie de l’histoire, les gens n’occupaient pas d’emploi, mais ils avaient de quoi s’occuper. Et cette façon de faire était plutôt positive : nos ancêtres étaient bien plus détendus que nous. « L’idée d’avoir moins de travail nous fait paniquer, nous, les modernes. Mais c’est une aberration, car nos ancêtres s’en sont très bien sortis pendant des millénaires. Nous craignons que l’oisiveté soit mère de tous les vices. Nous sommes incapables de déconnecter pour de bon : on a mauvaise conscience, on ne peut s’empêcher de penser au prochain dossier. Nos ancêtres étaient beaucoup plus libres une fois leur quête de nourriture achevée que nous ne le sommes à la fin d’une journée de travail ».

Le saviez-vous ?
Le travail a longtemps été envisagé de façon péjorative. Le mot « travail » vient d’ailleurs du latin tripalium, un instrument de torture composé de trois pieux. L’Antiquité valorisait quant à elle la contemplation, qui était alors exercée par les philosophes. Le travail s'est ensuite anobli avec la chrétienté : les moines travaillaient la terre, et lui insufflaient une forme de spiritualité. Petit à petit, le travail a ainsi gagné ses lettres de noblesse. 

Entre autres sources : www.challenges.fr