Fini la girl boss, la tendance est à la lazy girl

Rédigé par: Marion Bordier
Date de publication: 27 déc. 2023

Sur Instagram ou encore Tik Tok, les vidéos référencées sous le hashtag #lazy girl job pullulent depuis plusieurs mois. Une tendance aux antipodes de la girl boss, témoin d’un changement de priorités et de valeurs dans nos vies.

LAZY GIRL

Elles boivent leur café en toute décontraction, se font les ongles ou multiplient les pauses entre deux appels reçus ou mails rédigés : dans des vidéos publiées sur les réseaux, des jeunes femmes se mettent en scène. En poste à un « emploi de fille paresseuse » ou lazy job, elles profitent d’un rythme de travail chill et d’un salaire confortable dont elles font la promotion auprès de leurs followers. Sur sa page Instagram @antiworkgirlboss, Gabrielle Judge, à l’origine du trend #LazyGirlJob, en a 108.000.

« Ce ne sont pas des personnes paresseuses en tant que telles. Un peu comme les mouvements slow food ou slow science, on pourrait parler de slow job, avec un contexte : une charge, une pression professionnelles face auxquelles le Covid a montré que d’autres réalités et manières de fonctionner étaient possibles », insiste Annalisa Casini, docteure en sciences psychologiques, chargée de cours à l’UCLouvain où elle enseigne la psychologie du travail et de la santé au travail. Pour Xavier Degraux, spécialiste des réseaux sociaux, « cette expression est absolument catastrophique sur le fond mais elle est clivante, un critère qui favorise la viralisation sur les réseaux car il suscite des partages et des commentaires ; les deux interactions publiques les plus favorisées par les algorithmes ».

Un lazy job pour se préserver

Le mouvement lazy girl job est aux antipodes de celui de la girl boss qui ne compte pas ses heures de travail, à la mode en 2007. Seize ans plus tard, le nombre de burn-outs explose. « Le pourcentage de jours d’absence que les médecins-conseil imputent à des problèmes de santé mentale a fortement augmenté entre 2019 et 2021, passant de 27,6% à 34,2%, après quoi il n’a que légèrement diminué en 2022 pour s’établir à 32,7% », indique le prestataire de services RH Securex dans un rapport sur l’absentéisme en 2022.

Dans ce contexte, l’attention portée à sa santé mentale et à l’équilibre vie professionnelle et personnelle grandit. « L’idée des lazy girl jobs est qu’on va occuper un travail pour gagner de l’argent et s’occuper de sa famille. La vraie vie est ailleurs que dans l’emploi et on ne va pas brader son bien-être pour un employeur qui va nous exploiter », explique Florence Stinglhamber, professeure de psychologie des organisations et des ressources humaines à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l’UCLouvain, membre de l’IPSY (Institut de recherche en sciences psychologiques).

Différentes motivations

Ce changement de priorités et de place du travail dans nos vies est particulièrement prégnant chez la génération Z, née après 1995. « Avec la pandémie, on a observé un refus d’exploitation beaucoup plus fort que précédemment et une redéfinition du rapport à l’emploi, notamment chez les jeunes. Pour eux, le rapport vie professionnelle-vie privée est aussi important que les aspects éthiques de leur entreprise. Sinon, tous les employés ont besoin de reconnaissance et d’épanouissement et considèrent le travail comme un lieu d’épanouissement personnel », analyse Florence Stinglhamber.

Thomas Périlleux, sociologue et clinicien, professeur à l’UCLouvain et intervenant au CITES-Clinique du travail rappelle qu’« il y a eu un premier mouvement de ce type dans les années 68 avec un passage à l’idée que le travail ne devait plus être un lieu de sacrifice mais de satisfaction pour soi, et non différée, pour ses enfants par exemple ». Ici, « la posture consistant à dire ‘Je m’en mets plein les poches mais mon travail n’a pas d’intérêt’ esquive la question du sens du travail. Or, sa quête n’a jamais été aussi forte qu’à l’heure actuelle. Cela implique donc une sorte de détachement et de cynisme par rapport au contenu de son activité et son implication sur le long terme. Et puis, des postes à la chaîne, d’exécution administrative par exemple, sont dommageables psychiquement », rappelle l’auteur du livre Le travail à vif (2023) tout en précisant qu’occuper un « job de fille fainéante » peut être « une posture politique de résistance aux impératifs de l’entreprise ».

Pour Florence Stinglhamber, il peut même y avoir un aspect féministe : « Face au plafond de verre, aux discriminations qui perdurent, des femmes décident de ne pas se surinvestir pour rien ». Mais Annalisa Casini met en garde : « Quand elles s’extirperont de ce contexte, elles ne pourront imaginer faire carrière, atteindre le pouvoir car elles auront tout fait pour s’en extraire »