Gamification : l’embauche par le jeu

Comptabilisation, défi, émulation, récompense : la logique du jeu est de plus en plus utilisée par les entreprises pour attirer des recrues et motiver les troupes. Mais la gamification suffit-elle à  faire du travail une partie de plaisir ?

Pas besoin d’être un hardcore gamer pour avoir éprouvé le pouvoir des jeux vidéo, capables de vous scotcher des heures devant un écran – et peu importe si le ciel vous tombe sur la tête. Addictif, le jeu vidéo se distingue aussi par son esthétique ultra-contemporaine et son langage sans frontières : un média rêvé pour attirer les jeunes talents de la génération Y biberonnés à  la console Nintendo. Les grandes multinationales se sont donc lancées depuis quelques années dans le recrutement par le serious game ou business games. C’est le cas du géant L’Oréal qui, avec son jeu en ligne Reveal, propose à  des stagiaires potentiels de se transporter virtuellement au siège de l’entreprise, après avoir rempli un questionnaire détaillé sur leurs parcours et profil, photo incluse. Les postulants-joueurs doivent alors faire face à  différentes situations qui exigent bien souvent d’aller chercher des informations... sur le site de L’Oréal. La crème de la crème des candidats est ensuite conviée à  une rencontre – réelle cette fois – avec des responsables RH.

Entre recrutement et image de marque

Autre serious game exemplaire, Ace Manager a l’ambition d’attirer chez BNP Paribas les meilleurs diplômés grâce à  une compétition en ligne de trois semaines. Les joueurs sont amenés à  relever plusieurs défis sur la base d’un scénario lié à  l’économie réelle et au monde des affaires. Les cinq premières équipes du classement mondial participent ensuite à  une grande finale, avec voyage à  Paris et offre de stage à  la clé. L’édition 2012 de ce Vis ma vie de super banquier a rassemblé quelque 14 000 joueurs

De son côté, Danone espère instaurer avec Trust, sonsocial game, une relation de confiance avec ses futures recrues... par delà  les frontières. Car l’ambition de ces serious games est aussi de mettre la main sur un vivier inestimable : celui des pays émergents, dotés d’excellentes universités et donc d’excellents diplômés, mais aussi marché potentiel pour le développement de ces multinationales. Une fois la base de données constituée, les équipes RH locales ont en effet la possibilité de repérer les meilleurs candidats de leur zone et de les contacter pour un entretien. Car il ne faut pas s’y tromper : jouer en ligne ne suffit généralement pas à  décrocher un job. Dans la plupart des cas, le recours au serious game est avant tout une manière pour les entreprises de faire connaître leur culture, leurs valeurs et leur position de leader dans le secteur. Un phénomène révélateur du rapprochement toujours plus étroit des départements RH et communication au sein des entreprises.

Des processus de jeu

Au-delà  du serious game, cette logique du jeu est d’ailleurs en train de gagner peu à  peu le quotidien des entreprises. On peut avoir des éléments de gamification en dehors du serious game,explique Frédéric Williquet, consultant RH et social business. La gamification consiste à  induire une modification du comportement grâce à  la mise en place de mécanismes de jeux, qu’il s’agisse de jeux de compétition ou de coopération.Ainsi, de plus en plus d’entreprises utilisent des systèmes de points et de badges pour motiver leurs employés à  atteindre, individuellement ou collectivement, certains résultats. Des récompenses ciblées sont alors proposées : accès à  des conférences, à  des formations, inclusion dans d’autres types de projets. On pense souvent que, pour que les salariés obtiennent de meilleurs résultats, il faut leur donner plus d’argent. Mais avec cette méthode, on ne stimule que ceux qui sont déjà  très bons, poursuit Frédéric Williquet. Ce qui compte, c’est de repartir des besoins du joueur-collaborateur. Encore faut-il pouvoir identifier ces besoins, tout comme les résultats à  atteindre. Après, il ne reste plus qu’à  titiller le grand enfant qui dort en chaque salarié... sans le faire totalement régresser.

En famille

Quand une grand-mère et son petit fils jouent aux cartes, ils jouent au même jeu,  avec les mêmes règles... mais ce qui va leur apporter du plaisir sera différent : la grand-mère tirera satisfaction du sourire de son petit-fils, le petit-fils sera content d’avoir gagné, commente Frédéric Williquet. De la même façon, les travailleurs ne doivent pas tous être récompensés de la même manière. Mais qui souhaite être la grand-mère de l’histoire ?

Esprit de compétition

Les études montrent que lorsqu’on travaille à  côté de quelqu’un qui est plus productif que soi, on a tendance à  augmenter soi-même sa productivité. En revanche, un travailleur qui est beaucoup moins bon (ou largement meilleur) que les autres aura tendance à  se démotiver. L’esprit de compétition exploité par la gamification n’est positif que lorsque les travailleurs jouent dans leur propre catégorie.

Nouvelle donne

La gamification a depuis quelques années ses colloques, ses séminaires et ses spécialistes. Aux États-Unis, certaines entreprises comme Badgeville ou Bunchball se sont même spécialisées dans l’aide à  la gamification au sein des entreprises. En Europe et en Belgique, ces processus restent peu implantés même si, d’après Frédéric Williquet, ce sont aujourd’hui les entreprises « à  l’ancienne », les plus hiérarchisées, qui s’y intéressent. 

 

 

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