Grands corps de l’État malades ?

Le rôle des hauts fonctionnaires évolue. Leur recrutement aussi. Seulement, dans la Fonction publique, accéder à un poste de manager s’apparente encore trop souvent à une course de haies. Entre obligations statutaires et poids des corporatismes, comment ces hommes de l’ombre travaillent-ils ? Enquête dans les couloirs des administrations régionales wallonne et bruxelloise.

Leurs visages sont rarement connus. Leurs noms ne vous diront rien. Ils ne parlent pas beaucoup – du moins pas en public. Dans l’ombre des politiques, ils occupent pourtant la tête des ministères. Ils y sont arrivés à force de persévérance et par le jeu des circonstances. Grâce à leurs compétences aussi. Mais rarement sans appui politique, même s’ils ne l’affichent pas toujours.

« Un pouvoir énorme »

Le haut fonctionnaire est généralement un homme, souvent bien diplômé. Parmi les filières gagnantes, le droit figure en première ligne. Pas mal d’ingénieurs aussi. Il a souvent fait sa carrière dans la sphère publique, parfois goûté à différents niveaux de pouvoir. On retrouve chez lui un certain sens de l’intérêt général. Pour faire carrière ici, il faut avoir l’ambition de servir, de vouloir faire quelque chose d’utile, observe Jean-Claude Moureau, directeur général au ministère de la Région de Bruxelles-Capitale. Plusieurs fonctionnaires le confient : s’ils avaient voulu devenir riches, ils auraient opté pour le privé. Mais je pense que j’aurais eu du mal à me mettre au service d’une entreprise, avoue Christian Lamouline, le secrétaire général du ministère bruxellois. J’aurais eu un goût de trop peu. Dans le public, on a la possibilité de faire changer les lois ; c’est un pouvoir énorme ! 

Et de fait, les hauts fonctionnaires sont des hommes d’influence. Ils peuvent avoir sous leur responsabilité plusieurs centaines, voire quelques milliers de collaborateurs. Leurs choix pèsent sur la société. Conséquence : les postes sont souvent très disputés.

Les mandataires remplacent les fonctionnaires

Depuis quelques années, le statut des hauts fonctionnaires a évolué. Dorénavant, ils sont des mandataires à contrat déterminé, évalués à la fin de celui-ci. Ces grands commis étaient déjà d’excellents techniciens ; de plus en plus, ils devront se muer en supermanagers. Les procédures de nomination ont également évolué, les candidats devant réussir des tests solides devant des jurys indépendants. Pour être nommé, je suis passé par un assessment qui a duré quatre heures, raconte Yvon Loyaerts, directeur général au Service public de Wallonie. Il fallait être capable de garder les nerfs bien accrochés. C’était une épreuve ! Tout le monde en convient : les compétences des candidats sont solidement examinées. Il n’empêche, in fine, c’est toujours le gouvernement qui choisit les heureux élus…

La fin de la politisation ?

Il n’est pas nécessaire d’avoir une carte pour être nommé, estime Yvon Loyaerts. Pas d’accord, répond Jean-Claude Moureau. D’ailleurs, je sais déjà que, quand je serai pensionné, ce n’est pas nécessairement le plus compétent qui me remplacera ; il faut qu’il ait la bonne carte. Un constat dur, partagé par le Groupe d’étude et de réforme de la fonction administrative. La politisation tue la concurrence, estime Michel Legrand. Les bons candidats non politisés ne se présentent même plus. Des clés de répartition sont appliquées. Un fait troublant, tout de même : parmi les hauts gradés, en Wallonie comme à Bruxelles, ils sont très peu à ne pas être passés par un cabinet ministériel. C’est parce qu’il y a beaucoup de gens de qualité dans les cabinets, explique Bruno De Lille, secrétaire d’État bruxellois à la Fonction publique. Ils sont rapidement informés des postes qui se libèrent et le cabinet constitue une bonne préparation pour travailler dans l’Administration. Mais aujourd’hui, on va vers une objectivation totale. Dans les couloirs, on ne le cache pourtant pas : disposer de relais politiques, ça peut avoir beaucoup de poids… 

En clair, le lien entre le politique et la haute administration reste important. Mais il n’est pas nécessairement condamnable. L'Administration est le bras armé du gouvernement, sans elle, il ne peut réellement agir, rappelle Maxime Petit Jean, doctorant au département de science politique à l’UCL. Une Administration totalement distincte du politique n’est guère envisageable. En attendant, les nominations à haute teneur politique semblent encore de rigueur. La fin d’une ère, selon certains. Un phénomène inévitable, d’après d’autres. Affaire à suivre donc…  

 

Ce qu’ils gagnent… et ce qu’ils en pensent 

Ces salaires sont nets et mensuels. Ils peuvent s’accompagner d’avantages divers (GSM, chèques-repas, voiture de fonction, voire chauffeur).

4 450 €

Christian Lamouline, secrétaire général du ministère de la Région de Bruxelles-Capitale

"Je trouve que c’est très raisonnable. Dans le privé, un patron de 1 800 personnes gagne sûrement plus que cela. Mais en période de crise, on doit se restreindre."

4 300 €

Danielle Sarlet, secrétaire générale du SPW

"Je n’ai jamais comparé ce montant avec ce que j’aurais pu gagner dans le privé, car je suis heureuse dans le public. Mais c’est sûr que l’argent ne peut être une motivation pour faire carrière dans l’Administration."

3 500 € 

Jean-Claude Moureau, directeur général de Bruxelles Mobilité

"Vu mes responsabilités, mon salaire n’est pas acceptable. Heureusement, j’ai la chance d’être dans une famille suffisamment riche pour ne pas avoir de problèmes d’argent."

 

Retraite d’une grande fonctionnaire

Elle a vécu les débuts de l’Administration régionale wallonne. Elle en a atteint le sommet. Femme de défis, Danielle Sarlet s’est battue avec passion. Et est fière de son indépendance.

Du huitième étage de son bureau, elle a Namur à ses pieds. Vue splendide sur la capitale de la Wallonie, ses cours d’eau et sa citadelle. Ce sommet, Danielle Sarlet l’a atteint moins par ambition que par passion. Avec un brin de chance aussi. À quelques jours de prendre sa retraite, elle peut être fière de son parcours. Mais elle reste humble : Ce n’est pas parce que je suis secrétaire générale du SPW que je suis quelqu’un d’important. 

Danielle Sarlet entre dans la Fonction publique par le palais du gouverneur provincial, comme secrétaire d’administration. Sensible à l’évolution du pays, elle assiste à l’émergence du fait régional et rejoint bientôt le cabinet du socialiste Valmy Féaux dans l’exécutif wallon naissant. Je ne me souviens plus à partir de quand j’ai eu une carte de parti, raconte Danielle Sarlet. Mon père faisait de la médecine sociale à Charleroi. J’étais naturellement socialiste, par conviction. Sans doute, ma couleur a-t-elle joué un rôle dans ma carrière, mais parmi tant d’autres facteurs… Ensuite, c’est la DG Aménagement du territoire et logement. Pendant vingt ans, elle en occupe la tête. Une femme dans les hautes sphères de l’Administration, c’est peu courant ! Plus qu’un homme, j’ai dû faire mes preuves. Me battre pour m’imposer. Surtout au début, c’était encore un milieu très macho. À côté de ça, je pense qu’en tant que femme, j’ai une autre manière de penser. Faudrait-il instaurer un système de quotas ? Je trouverais regrettable d’en arriver là. Il faudrait plutôt créer de nouvelles structures d’accueil pour enfants. Et déculpabiliser les femmes : non, elles ne délaissent pas leur famille en travaillant… 

En 2008, alors qu’elle réussit pourtant les épreuves d’assessment, Danielle Sarlet est écartée de son poste historique. Avant d’être nommée secrétaire générale. Une compensation ? Le gouvernement devait être un peu mal à l’aise, admet Danielle Sarlet. En 2012, on lui propose de cumuler son poste avec celui de directrice générale du Personnel et des Affaires générales. La double nomination fait grosse polémique à Namur. J’ai accepté le poste, car il n’y avait pas d’autre solution. Je me sentais moralement obligée d’accepter… 

Le poste de secrétaire général se libérera bientôt, le Selor est chargé d’évaluer les candidats. J’espère que mon successeur sera attaché à la Région. Ça pourrait être une personne venant du privé, même si appartenir au sérail offre certains avantages. Il devra être à l’écoute, engagé et désireux d’améliorer le fonctionnement de l’Administration. Danielle Sarlet sait bien que la décision finale reviendra au gouvernement. Alors, ces hauts fonctionnaires, tous politisés ? On nous colle de toute façon une étiquette. Et dès qu’on fait preuve d’une pensée un peu personnelle, les gens se demandent si on a changé de parti, c’est stupide. Danielle Sarlet aime revendiquer son indépendance d’esprit et ne cache pas sa fierté d’être fonctionnaire. Elle n’aurait d’ailleurs pas pu faire de la politique. L’homo politicus est méfiant par nature. Il a souvent l’impression qu’il est plus simple de travailler avec quelqu’un de la même couleur. C’est erroné : ce qui compte, c’est le climat de confiance.

 

« Mettre fin aux hypocrisies »

Réformer la procédure de nomination des hauts fonctionnaires. C’est l’un des grands projets du ministre wallon de la Fonction publique. La réforme est sur les rails, Jean-Marc Nollet nous l’explique.

Concrètement, qu’est-ce qui va changer ?

Vers avril 2013, l’École d’administration publique ouvrira ses portes. En partenariat avec les universités, elle proposera un master en management public, soit 240 heures de cours à suivre et un mémoire à rendre. Cette formation sera obligatoire pour les futurs hauts fonctionnaires wallons. Les diplômés seront alors versés dans un pool au sein duquel, tous les cinq ans, le gouvernement pourra choisir les hauts fonctionnaires.

À qui s’adressera ce master ?

À des personnes disposant déjà d’une certaine expérience professionnelle dans le public ou dans le privé. C’est une formation gratuite. Le but est d’ouvrir les portes et les fenêtres de l’Administration, notamment aux travailleurs du privé. J’espère aussi que de plus en plus de jeunes postuleront pour ces postes à hautes responsabilités.

Ces hauts fonctionnaires seront nommés par le gouvernement et la durée des mandats est calquée sur celle des législatures. Troublant, non ?

Nous voulons mettre fin aux hypocrisies. Jusqu’à présent, les influences politiques jouaient mais n’étaient pas assumées. Dorénavant, nous voulons croiser la compétence, la formation et la confiance. Je suis persuadé que des gens ne disposant d’aucune étiquette politique seront nommés. Ceci dit, les personnes qui ont travaillé dans cabinets ne sont pas des pestiférés !

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