"Il y a un grand soulagement parfois à faire le vide"

Et si, malgré ses maux, le XXIe siècle plaçait notre époque sous le signe d'une nouvelle Renaissance ? Travail flexible, révolution numérique, empowerment des femmes… Autant de signaux d’espoir qu’illustre Jean-Louis Servan-Schreiber, homme de médias et essayiste, dans « Aimer (quand même) le XXIe siècle ».

Les économistes désespèrent de la croissance, les citoyens de l'Europe, les travailleurs de l’emploi. Comment, notez-vous avec Edgar Morin, « aimer un siècle qui nous a donné les pires alarmes » ?

D’abord, en apprenant à relativiser. Il est irréaliste de croire que le XXIe siècle est alarmiste. Simplement, il est de mauvaise humeur. Mais ce n’est pas de la colère. Nous avons oublié ce que c’est, un siècle en colère. Nous sortons d’un siècle de massacres, de mort industrialisée, de chaos, de tragédies. Sans doute le plus sanglant de l’Histoire. Franchement, en regard, ce XXIe siècle qui commence est une période plutôt agréable. Il nous inquiète en ce moment, mais à très court terme. Nous avons, certes, une crise à surmonter en Europe. Mais elle n’est pas fatale. En revanche, la société est en train de bouger. Par exemple, au plan du travail, rien ne sera plus comme avant. Il y a une profonde révolution quant à la répartition du travail, au temps et à la rémunération. Au XXIe siècle, il y aura moins de travail, tout simplement parce qu’il y a « moins à travailler ». Ce n’est pas avec des paillettes, des subventions et des compléments qu’on pourra traiter ces mutations. Or, le travail est la chose la plus difficile à repenser, parce qu’il se heurte à des avantages acquis.

Le XXIe siècle est celui de la disparition des repères, des valeurs. Croyez-vous toujours au progrès ?

Nous sommes à l’évidence en période de progrès. Si l’on sort du cadre étroit de l’Europe, on constate que le monde entier est en croissance. Qu'on le veuille ou non, tout progresse, les sciences, le niveau de vie, les communications, les systèmes de négociation entre les nations. Nous sommes en train de sortir, d’une manière de plus en plus maîtrisable, d’une misère millénaire. Bien sûr, il faudrait que cela aille plus vite, bien sûr il faudrait des résultats plus tangibles. Or, nous sommes trop impatients. Nous négligeons le principe de la dimension historique. Et ne pouvons pas reprendre notre souffle sauf si, personnellement, nous essayons de le faire.

Quel sens prend la crise actuelle pour vous ? Qu'est-ce qui peut nous aider à la traverser ?

Un changement de mentalité. Il faut cesser de se plaindre. Et cesser d’espérer des gouvernements — qui n’en ont plus les moyens — de trouver des solutions à notre place. Le XXe siècle nous a profondément imprégnés d’une idéologie de « déresponsabilisation ». Du coup, nous avons trouvé des chaînes de responsabilités qui nous exonèrent. C’est très enfantin. Avec la crise, la plupart sont confrontés à la nécessité première de trouver du travail, de gagner leur vie. Ce ne sont pas des projets de vie qui les guident, mais l'obligation de survivre matériellement au quotidien. C'est une phase qui modifiera les valeurs en profondeur. En fait, nous vivons une nouvelle Renaissance, période qui elle aussi fut tourmentée, remplie de doutes et pourtant, génératrice d'une nouvelle vision du monde.

Au travail, tout va trop vite. Nous recevons de l’argent pour notre temps, mais nous perdons du temps de vie. Comment délaisser le court-termisme pour retrouver un présent sans impatience ?

Ce n’est pas facile pour des gens qui sont subalternes et qui sont insérés dans un système qui les contraint. Très souvent, ils sont dominés par des chefs qui n’ont eux-mêmes jamais réfléchi à la question. Mais de plus en plus de gens trouvent le moyen de se frayer leur propre chemin, de fabriquer leurs propres carrières, en respectant leur rythme de vie et leurs envies. Ce n’est pas pour rien qu’on assiste à la montée du travail indépendant. C’est une tendance de fond. Mais plus on est responsable, plus il faut assumer de choses à la fois. Pour éviter les débordements, nous devons apprendre à éteindre quelques fois le moteur. À se ménager de vrais moments de respiration et à prendre conscience de ce que nous faisons.

Le XXIe siècle sera-t-il celui des carrières nomades et de l’ultra-flexibilité ?

Il l’est déjà. Aux États-Unis, les gens changent en moyenne onze fois de carrière ou d’entreprise au cours de leur vie. Avec, parfois, un job meilleur, parfois moins bon. Et pour conséquence, la perte de certains avantages acquis. Nous devons accepter plus de souplesse. Cette capacité d’adaptation devient souvent le seul moyen de conserver un rôle social. Et internet accentue ce phénomène.

La révolution numérique est-elle une chance ?

Oui. C’est une corne d’abondance de connaissances, de contacts, de changements dans les fonctionnements de la société. Cependant, nous n'en connaissons pas encore très bien le mode d'emploi. On s'amuse avec le côté gadget, s'envoyer des images, rendre public ce que l'on pense surtout lorsqu'on ne pense pas ! Mais le numérique, c'est aussi la communication entre les savants, le partage intellectuel, l'accès à la connaissance sans coût pratiquement, pour tout le monde, aisé ou pauvre. Une richesse inouïe, inimaginable. Tout ce qui offrira plus de commodité, moins de dépense d’énergie et plus de rapidité, triomphera.

Vous revendiquez une forme d'abondance frugale. En quoi est-elle un progrès économique ?

Avant d’être un progrès économique, il faut d’abord considérer ce qui optimise les vies des humains. Mais la pléthore, l’abondance matérielle et le trop-plein d’informations nous dispersent et nous engorgent intérieurement. Le fait de faire le vide, de simplifier et d’épurer nous permet de penser mieux. Quand mon bureau est trop chargé de livres, j’enlève tout pour gagner en liberté. Il y a un grand soulagement parfois à faire le vide. On peut se débrouiller avec d’autres moyens.

Pourquoi la paix et la hausse du niveau de vie ne traduisent-elles pas une augmentation corrélative de l'impression de bonheur ?

C’est une constatation très récente. Il faudra donc du temps avant qu’elle ne soit acceptée pleinement par la société. S'adapter, c'est également s'adapter à la prospérité et on finit par trouver cela normal. La course au matériel finit par faire croire que c’est le seul jeu qui vaille la peine. C’est comme si on disait que le meilleur moyen de manger, c’est de s’empiffrer. Mais le jeu, c’est de vivre. C’est le bien-être. Nous sommes en train de survivre à notre prospérité.

Vous dites à la fin de votre ouvrage que durant les années à venir nous verrons la suprématie des femmes...

Oui, ce siècle sera celui des femmes. Il l’est déjà. Tous les ans, les étudiantes sont mieux classées que les hommes. D’aucunes deviennent chefs d’État ou de gouvernement. D’autres commencent à diriger des entreprises. Cela change en profondeur les valeurs de la société. Et tant mieux. Les femmes — c'est presque biologique — sont équipées pour faire vivre ce qui est autour d'elles, pour aider, prendre soin. Elles ont le souci de l'autre. Alors que les hommes sont plus volontiers inspirés par l'héroïsme. Cet héroïsme tellement porteur de drames. Or, il n’y a pas de prémisse à de grandes conflagrations militaires. Le monde est en paix. Plus cela durera, plus les femmes auront la possibilité d'occuper de meilleures places, puisqu’il faut des leaders, des chefs qui comprennent que ce n’est pas par la guerre, les conquêtes et la dominance — actions plus masculines —, qu’on fait avancer le monde. Ça nous donnera un peu de repos !

Rafal Naczyk

Aimer (quand même) le XXIe siècle, Jean-Louis Servan-Schreiber, éd. Albin Michel, 139 p., 10 €.

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