Jeremy Rifkin : Vers un internet de l’énergie

Penseur lu, traduit et écouté, Jeremy Rifkin prône une troisième révolution industrielle liant transition énergétique et technologies de l’information. Et dessine les contours d'une économie postcarbone. À la clé : la création de millions d’emplois.

Il chuchote à l’oreille des plus grands chefs d'État, de la Maison-Blanche et de la Commission européenne. Le 14 novembre, Jeremy Rifkin ouvrait le World Forum de Lille et y annonçait sa mission pour la région Nord-Pas-de-Calais. En janvier, il était approché par le ministre-Président Rudy Demotte et par Jean-Marc Nollet, ministre du Développement durable, de l'Énergie et du Logement. Dans « La troisième révolution industrielle » (1), l'économiste américain constate que la société de consommation a vécu, et qu'il est urgent de se préparer à la troisième révolution industrielle, issue d'internet et de la montée des énergies renouvelables. L'Américain décrit une société « pauvre » en carbone qui devrait engendrer de nouvelles activités et des millions emplois. Pour accompagner ces transformations, ajoute Jeremy Rifkin, les entreprises doivent « troquer » le pouvoir hiérarchique contre un mode de relations latérales. Passionné de prospective, il a écrit une quinzaine de livres dont « L’âge de l’accès » (2) et « La fin du travail » (3).

L’industrialisation de l’Europe a transformé les modes de production, les conditions de travail et a engendré de nombreux changements sociaux. Aujourd’hui, ces modèles semblent toucher à leur fin. Pourquoi ?

Les grandes révolutions économiques interviennent toujours à la convergence de deux phénomènes : l’émergence d’une source d’énergie et une révolution des modes de communication. Le XIXe siècle a été marqué par la première révolution industrielle : le charbon et la machine à vapeur ont amélioré la vitesse de l'information, en permettant la production massive de journaux à prix concurrentiels, accroissant la proportion d'une population éduquée. Et puis, la deuxième révolution a vu le jour : l’électricité a généré le téléphone, la radio et la télévision, accompagnant l’ère du pétrole, de l’automobile, de l’urbanisation des banlieues. Ces convergences ont donné naissance à la société de consommation. Mais via des systèmes très centralisés.

Quels sont les signes d’une troisième révolution industrielle ?

Avec internet et les énergies renouvelables, le XXIe siècle est marqué par la démocratisation totale des communications et de l’énergie. Des énergies inépuisables sont à la portée de tous, gratuitement : le soleil, le vent, la géothermie, les vagues, les déchets… Avec une production distribuée en ligne, aussi spontanée que le partage d’information, le coût de « l’énergie internet » va dégringoler. Le changement est aussi sociétal. Le nouveau paradigme est celui de l’économie distribuée, où l’entrepreneuriat est à la portée de chacun. L’impression 3D nous laisse imaginer ce que sera l’appareil de production décentralisé du XXIe siècle. Cela va remettre en cause profondément l’ordre établi capitaliste hypercentralisé du siècle dernier.

Avant de développer un système d'économie circulaire, comment les modèles de production actuels sont-ils amenés à évoluer ?

Développer des technologies de stockage, comme les piles à hydrogène, est un impératif. Il faut aussi transformer tous les bâtiments en microcentrales électriques pour décentraliser la production : on ne peut pas se contenter de champs de panneaux solaires, de fermes éoliennes, de barrages hydroélectriques et autres hyperstructures, répondant encore à une logique de concentration. Prenez les bureaux à énergie positive de Bouygues, qui produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment : tout comme les micro-ordinateurs ont démocratisé l’informatique, de tels immeubles seront bientôt des équipements courants. Enfin, le transport doit privilégier des véhicules rechargeables et autoalimentés. Quant au secteur énergétique, son système actuel est cassé. Notre économie du carbone menace la pérennité des écosystèmes naturels dont nous dépendons. Le coût de production des énergies fossiles ne cesse de croître. Les infrastructures sont vieillissantes. Parallèlement, des millions de foyers et d’entreprises produisent déjà leur propre énergie, et leur nombre croît à mesure que le coût des infrastructures diminue. Aussi, notre message aux gros distributeurs de gaz et d’électricité est : au lieu de vendre autant d’électrons que possible, facilitez le déploiement du nouveau réseau énergétique décentralisé. Et payez-vous en facturant sa gestion et en prélevant un pourcentage sur les économies réalisées par vos clients. La condition du succès est d’opérer tous ces changements simultanément. Cette reconfiguration intégrale est un challenge, mais elle générera des milliers d’emplois du jour au lendemain.

Où se passe déjà cette révolution ?

L'Allemagne, le Japon, la Chine l'ont déjà inscrite dans leur stratégie nationale. L'Allemagne s’est fixé pour objectif que l’énergie verte représente 35 % de ses besoins énergétiques en 2020. C’est l’économie la plus robuste du monde. Je travaille avec Angela Merkel depuis un certain temps. Dès le début de son mandat, elle a adhéré à mes travaux. Parce qu’elle était ministre de l’Environnement et physicienne, la chancelière comprend mes idées. Tout le monde dans le pays, que ce soit les Verts ou même les grands groupes industriels comme Siemens, Daimler et les PME allemandes, est sur la même longueur d’onde. La crise n'a pas condamné leur croissance, mais l'horizon est de long terme et les freins sont importants. Nous avons mis pendant cent ans le focus sur la productivité du travail... On va devoir le mettre sur la productivité des ressources naturelles.

Vous avez été approché par le Gouvernement wallon. Chez nous, comment passer du diagnostic à la feuille de route ?

L’activité sidérurgique de la Wallonie lui laisse un fort taux de chômage. Comme le Nord-Pas-de-Calais, la Wallonie est coincée dans ses vieilles infrastructures. Elle a périclité à partir des années 50. Mais ces régions sont celles qui bougent le plus vite. À Lille, les autorités ont investi des millions d’euros dans les cinq piliers. Notamment dans le secteur de la construction, de l’énergie et des transports. La Wallonie pourrait parfaitement rejoindre cette dynamique. Ces régions pourraient même collaborer. Elles n’ont rien à perdre et tout à y gagner. Sur bien des points, le plan de relance mis en place par le Gouvernement wallon rejoint ma vision. Mais il faut passer à la vitesse supérieure. Je suis optimiste, car la Région a aussi hérité de l’esprit de générations d’entrepreneurs. Les moins de 40 ans en ont assez de cette crise qui les laisse impuissants. À leur expertise, il faut associer la créativité collaborative des plus jeunes.

L’idée est séduisante, mais comment investir dans cette transition si tous les États limitent leurs dépenses ?

La réponse réside dans les fonds structurels européens. Seulement, ces dernières années, des sommes folles ont été perdues. Près de 80 milliards des fonds structurels européens n’ont pas été dépensés. Il faut donc les allouer de manière plus efficace, en ciblant les cinq piliers qui amorcent la troisième révolution industrielle. Les fonds structurels pour les sept prochaines années, c’est 400 milliards d’euros. Bien distribués, ils rapporteront trois à quatre fois plus. Cela créera de l’emploi et permettra des gains de productivité. Une feuille de route d’ici à 2050 est au programme de la Commission européenne. Avec l’Allemagne qui a pris de l’avance et la France, la Belgique a l’opportunité de renouveler l’élan qu’elle avait suscité avec la Communauté du charbon et de l’acier, unifiant 500 millions d’Européens et profitant à 500 millions de voisins. Le nouveau rêve européen passe par une prospérité sociale et environnementale, pas les plans d’austérité.

 

À LIRE

(1) La troisième révolution industrielle, Jeremy Rifkin, éd. Les liens qui libèrent, 2012, 24 €.

(2) L’âge de l’accès, Jeremy Rifkin, éd. La Découverte Poche, 2005, 12,70 €.

(3) La fin du travail, Jeremy Rifkin, éd. La Découverte Poche, 2006, 13,70 €.

Rafal Naczyk

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