L’électricité numérique en marche

En 2020, la majorité des foyers européens devraient être équipés de ces compteurs « intelligents ». Leurs promesses ? Une maîtrise des factures et affichage de nos consommations à l’intérieur du logement. Un premier pas vers une société moins énergivore. Avec de nouveaux emplois à la clé.

Ils seront bientôt des milliers à peupler nos caves, nos garages, nos appartements. Dans quelques années, les ménages européens seront équipés d’un smart meter. Ce petit boîtier, censé favoriser les économies d’énergie, désigne l’une des nombreuses clés d’un formidable défi technologique et industriel : rendre plus « intelligents » les réseaux électriques. Cette intelligence est numérique. Car une petite révolution est en train de s’opérer : aux côtés des traditionnels électrons, des données informatiques commencent à circuler dans les réseaux électriques. Autrefois, les infrastructures acheminant l'énergie et les réseaux informatiques relevaient de deux mondes distincts. Mais les technologies digitales viennent désormais à la rescousse des distributeurs d'électricité, plante Olgan Durieux, ingénieur civil, responsable du smart metering chez Ores. L’électricité numérique est en marche. Pour en saisir l’enjeu, il faut se projeter en 2020, quand les énergies vertes représenteront un quart de l’énergie consommée. Les énergies renouvelables comme l’éolien ou le solaire étant par essence intermittentes et non stockables, les smart grids permettront au réseau électrique de gagner en flexibilité. Via les compteurs, des signaux seront envoyés en temps réel aux appareils ménagers, pour leur éviter de se mettre en route aux heures de pointe. Au contraire, si un coup de vent favorable propulse une grande quantité d’énergie éolienne sur le réseau, le consommateur sera incité à profiter d’un tarif avantageux. Voilà pour demain. Encore faut-il que la Belgique joue le jeu. Comme l’y invite l’Union européenne. Cette dernière s’est donnée comme objectif de doter 80 % des ménages des États membres de ces instruments de mesure d’ici 2020. S’ils se déploient déjà massivement en France, en Italie, en Espagne, en Suède et aux Pays-Bas, chez nous, il faudra encore patienter.

L'équipement des millions de ménages belges en compteurs intelligents se chiffre en milliard d’euros - plusieurs centaines d’euros sont nécessaires par unité. À charge des clients. Aussi, selon différentes études, le surcoût du placement de ces nouveaux instruments s’élèverait, pour la facture énergétique, à plusieurs dizaines d’euros par an sur une décennie. Il n’empêche que les acteurs du marché, les opérateurs de réseaux Ores et Sibelga en tête, développent plusieurs projets pilotes. Des expérimentations ont été lancées à Bruxelles et en Wallonie pour identifier les technologies adéquates, avant leur déploiement. Ores a ainsi installé 600 compteurs à Flobecq, dans le Hainaut. À Nivelles et à Marche-en-Famenne, l’opérateur wallon teste 1 000 autres compteurs. Ces derniers utilisent la technologie de communication par réseau d’alimentation électrique PLC (Power Line Communication). Cette technologie s’appuie sur des circuits d’émission-réception et des algorithmes de calcul, explique Olgan Durieux. Mais avant qu’elle ne soit déployée, il faut prendre le temps de la tester. Car elle implique de nouvelles compétences en télécommunication, en informatique et en sécurité de données. Sibelga ne s’est pas non plus croisé les bras. Aujourd’hui, plus de 2 000 compteurs intelligents sont déjà opérationnels à Bruxelles. Mais pour l’instant, seuls les clients industriels et commerciaux disposent de ces compteurs, confie Jan Capon, Smart Metering Program Manager chez Sibelga. Du côté de l’opérateur flamand de réseaux Eandis, un projet pilote de 50 000 compteurs a été lancé l’année dernière. Si cette évaluation s’avère positive, le déploiement définitif pourrait démarrer en 2014. De son côté, le fournisseur d’énergie durable Eneco fera bientôt rouler ses collaborateurs en voiture de société électrique. C’est SPIE Belgium qui se chargera de l’installation des bornes de recharge. En outre, un compteur intelligent sera placé chez ces personnes afin de mesurer l’énergie nécessaire au chargement de leur voiture. Il serait question ici d’environ 300 installations par an. L’électricité numérique est donc en marche. Et elle amène, dans son sillage, de nouvelles compétences et de nouveaux emplois. Reste à savoir si le consommateur se laissera brancher.

La récolte des datas

La première brique du réseau intelligent est le compteur communicant qui permet d’effectuer un télérelevé automatisé et quotidien. Comme dans une voiture où vous avez des indications sur la consommation d’essence, vous aurez chez vous un accès en temps réel à votre consommation électrique, indique Christophe Degrez, CEO d’Eneco Belgique.

L’introduction des smart meters aura un impact sur tous les services. La façon de travailler va totalement changer et dynamiser le secteur de l’énergie. Ce qui va ouvrir de nombreuses opportunités de carrière, lance Jan Capon de Sibelga. Et Olgan Durieux, son homologue chez Ores d’insister : Dans le smart metering, le nerf de la guerre se concentre sur la transmission et le traitement des données. Mais pour capter, transférer, sécuriser et analyser ces données énergétiques, les opérateurs s’entourent d’ingénieurs aux profils rarissimes, avec une expérience dans les télécoms, le data mining, les réseaux IP et la sécurité informatique. Toute une série d’activités pourront se faire à distance, comme l’ouverture et la fermeture du compteur en cas de déménagement. Pour effectuer cette automatisation, nous aurons besoin d’informaticiens, observe Jan Capon. Nous préparons déjà le terrain à travers des recrutements ciblés de spécialistes du comptage et de la communication de données.

Le pilotage à distance

Dialoguant avec des data rooms et les appareils électriques du bâtiment, les compteurs électriques vont ainsi incorporer plus de composants électroniques. On passe d’une technologie électromécanique non configurable à un équipement numérique, parfaitement programmable, explique Jan Capon de Sibelga. Et son homologue chez Ores d’insister : Placer un compteur n’est plus un acte purement électrique. Ce n’est plus aller chez un client et raccorder des fils à une borne, mais vérifier qu’un compteur a une bonne communication avec une base de données. C’est pouvoir connecter son ordinateur à un compteur pour voir s’il est correctement configuré. Le smart metering requiert de nouvelles compétences en télécommunication, en informatique et en sécurité de données. Un exercice nouveau auquel les acteurs de l’énergie se préparent déjà. Schneider, Alstom, Nexans, Siemens, General Electric, Cisco, IBM... sont dans les starting-blocks. Prêts à proposer des équipements (outils de mesure, installations électriques, capteurs, transformateurs, systèmes de câblage, connectique, terminaux...) et des services.

Autre détail : la durée de vie des compteurs smart est de quinze ans. Il y aura donc plus d’installations à effectuer sur le terrain. Ce qui va démultiplier le nombre de techniciens nécessaires, indique le responsable Smart Metering de Sibelga.

Le conseil aux clients

Hier, tout était simple. Les centrales produisaient de l’électricité, les clients consommaient. Demain, l’afflux des renouvelables va rendre la production plus aléatoire. La production se modifie et devient plus complexe, explique Olgan Durieux d’Ores. La consommation également, le consommateur pouvant devenir lui-même producteur d'énergie, avec ses panneaux solaires, par exemple. Un nuage passe, et ce sont plusieurs milliers de mégawatts photovoltaïques en moins sur le réseau. La production va donc jouer les montagnes russes. Pour les ingénieurs, un des enjeux, c’est de pouvoir lisser les pics de consommation, afin de délester le réseau, sans altérer le confort des clients, poursuit Olgan Durieux. Mais les opérateurs auront aussi besoin de profils économiques pour développer de nouveaux business modèles. Quant aux « pro-sommateurs », ils chercheront conseil pour ajuster plus finement leur production et leur consommation d’énergie. Pour le service client, il ne s’agira plus d’expliquer une facture ou un produit, explique Christophe Degrez. Le conseiller énergétique devra connaître la situation actuelle de la maison, l’analyser et gérer l’efficience énergétique du client.

« Nous devrions ouvrir un bureau en Wallonie »

En trois ans, l’énergéticien durable Eneco a vu ses effectifs belges monter de 80 à 230 personnes. À très court terme, ce fournisseur vise à implanter 38 parcs et 95 éoliennes en Wallonie. Christophe Degrez, qui dirige Eneco Belgique, entrevoit plusieurs embauches locales. Notamment de commerciaux. Mais pas seulement.

Depuis son entrée sur le marché belge, Eneco est aux avant-postes en matière de smart metering. Comment se déploient ces technologies ?

Pour le moment, surtout au niveau de l’industrie et du B2B. Plusieurs projets sont expérimentés auprès des particuliers, mais pour un déploiement massif, nous restons fortement dépendants des intercommunales. Cela dit, au niveau du particulier, nous avons l’ambition de placer 300 bornes de recharge pour voitures électriques en 2014. En réalité, le smart meter n’est qu’une partie de l’écosystème du client. Aux Pays-Bas, nous avons déployé près de 50 000 thermostats intelligents, qui parviennent à moduler la consommation d’énergie d’une maison en fonction de la structure tarifaire choisie par le client. Concrètement, au mur s’affichent des épargnes et des incitants pour consommer moins. Cette technologie sera déployée en Belgique en 2014.

Votre entreprise fait un focus sur la production d’énergie durable locale et décentralisée. Quelles compétences cela nécessite en interne ?

Les réseaux intelligents demandent des investissements orientés IT, data mining et business intelligence. La récolte et l’analyse des données de consommation et de production est un métier que l’on n’avait pas chez nous historiquement. Nous cherchons donc des profils d’ingénieurs civils orientés IT. Quand les compteurs intelligents seront implémentés, la demande du client deviendra encore plus complexe. On devra l’accompagner dans sa maison pour l’aider à diminuer sa consommation. Cette technicité devra être gérée des équipes très bien formées. C’est pourquoi la qualité du service clientèle est cruciale. De ce point de vue, nous ne travaillons pas avec un call center externe ni avec des machines, mais des universitaires formés à toutes les questions énergétiques. Chez nous, ce métier s’oriente totalement vers le conseil.

En ce moment, Eneco se lance sur le marché wallon. Comment cela va-t-il se traduire en termes de recrutement ?

Aujourd’hui, Eneco Belgique compte plus de 300 000 raccordements particuliers, dont à peine plus de 30 000 en Wallonie. Alors que 33 de nos parcs, soit 64 éoliennes, sont situés en Wallonie et 5 supplémentaires sont en prévision dans la région. Or, je reste convaincu que pour desservir au mieux nos futurs clients, il faut des intermédiaires locaux. Si l’on est conséquent, nous devrions ouvrir un bureau local en Wallonie. Soit à Namur soit à Liège. Depuis qu’en 2011 Eneco a fait son entrée sur le marché des particuliers, nous connaissons une croissance spectaculaire. En 2013, nous avons recruté 85 personnes. Si nous arrivons à bien marquer le point en Wallonie, nous pourrions engager le même nombre de francophones en 2014.

 

 

 

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