L’essor des MBA gratuits

Aux États-Unis, où l’éducation est pourtant un business aussi dispendieux que lucratif, d’anciens professeurs de prestigieuses universités ont décidé de partager leur savoir en ligne et gratuitement. Dans la Silicon Valley, l’engouement pour les formations universelles et open source est tel, qu’il pourrait concurrencer les MBA classiques.

Milliardaire philanthrope, Warren Buffet est aussi et surtout un redoutable financier. Quand il assure sans sourciller être prêt à donner 100 000 € pour financer le cursus universitaire d’un étudiant s’il récupère 10 % de ses gains en carrière, c’est qu’il est persuadé de faire une belle affaire. Si les entreprises déboursent des sommes parfois proches des six chiffres pour offrir un MBA à quelques heureux salariés, c’est que le retour sur investissement est aussi intéressant que le deal de Buffet.

Pour les entreprises comme les employés, les retombées professionnelles (et salariales) des très prisés MBA sont indéniables. Mais crise oblige, le manager débordé peine souvent à se libérer le temps nécessaire pour sa formation. C’est dans l’embrasure de cette fenêtre de tir que s’engouffre le nouveau marché des formations à distance en ligne. Quand le monde du travail se digitalise, le savoir n’échappe pas au phénomène et voilà l’éducation en ligne qui revêt des apparats révolutionnaires.

Aux États-Unis, la tendance des cours en ligne est croissante comme en Europe, mais elle a cette particularité de proposer gratuitement les services de professeurs issus des plus prestigieuses universités du pays. C’est le cas entre autres de Coursera, fondé par deux anciens enseignants de Stanford ravis de changer le monde en offrant de nouvelles opportunités exceptionnelles aux employeurs, salariés, chômeurs et étudiants. Et ce, quitte à chambouler les coûts et pratiques des universités traditionnelles, précise André Dua, responsable éducation chez McKinsey & Company, premier cabinet de conseil au monde.

Plus de 100 000 élèves en six mois

Nous sommes en train d’assister à une quasi-mutation dans le monde de l’éducation avec l’apparition des cours en ligne, susceptibles de toucher des millions d’élèves à travers le monde. Cette nouvelle façon d’apprendre, en parallèle avec la frustration des employeurs envers les compétences des nouveaux diplômés, pourrait vite créer un univers parallèle capable de concurrencer le système traditionnel, ajoute André Dua.

Contactée par Références, Anya Kamenetz, spécialiste de l’innovation dans l’éducation supérieure pour le mensuel américain « Fast Company », juge que la tendance est une réalité incontournable et en hausse. Auteur du livre « DIY U » sur l’enseignement universitaire digital et alternatif, Kamenetz nous explique que les cours gratuits en ligne sont déjà mis à profit par les entrepreneurs et les employés. Un chef d’entreprise m’a récemment confié que grâce au cours qu’il avait suivi chez Coursera, il avait désormais plus de connaissances technologiques pour pouvoir mieux recruter. Ce qui est encore plus intéressant, c’est que 25 % des postulants au poste concerné venaient de suivre le même cours que lui. 

Lancé en avril 2012 après avoir levé plus de 10 millions d’euros auprès de deux Venture Capital, Coursera compte déjà plus de 100 000 élèves. Chaque cours dure de 6 à 10 semaines avec une à deux heures de cours hebdomadaires devant son écran d’ordinateur. Près de 600 millions d’internautes peuvent désormais regarder des vidéos en streaming, une avancée technologique favorable à Coursera et ses concurrents. Udacity, créé par un ancien prof du prestigieux Massachusetts Institute of Technology, et EDX, fondé comme Coursera par deux ex de Stanford et spécialisé en science de l’informatique, sont gratuits eux aussi et complètent le catalogue des possibilités d’enseignement en ligne.

Un docteur en science trouve un job grâce à Coursera

La question-clé est de savoir si tous pourront offrir une méthode d’évaluation qui permette aux diplômés d’être reconnus par les employeurs. Une fois que l’infrastructure des contrôles et examens sera mise en place, on entrera dans une nouvelle ère, analyse André Dua. Il cite en exemple l’Université de Colorado State, qui a déjà commencé à donner des crédits pour les étudiants qui suivent avec succès les cours d’Udacity d’introduction à la programmation. En Europe, plus près de chez nous, l’Université d’Helsinki en Finlande y va aussi de ses crédits pour les « made in » Coursera.

De Tokyo à Bruxelles en passant par l’Inde et la Grèce, Coursera, EDX et Udicity ont le pouvoir d’être globaux et de répondre aux exigences du monde du travail aujourd’hui pour les diplômés universitaires, souvent contraints aux progrès permanents et aux changements de carrière, nous explique Anya Kamenetz. J’ai parlé à un ingénieur docteur en science, mais qui a suivi un cours en ligne pour acquérir des compétences pratiques complémentaires de son savoir théorique. Avec ça, il a trouvé un travail presque immédiatement. 

Un MBA gratuit oui, mais sans networking

Pour managers et patrons, l’enseignement supérieur sur le web est synonyme de MBA à coût zéro et de flexibilité nécessaire dans les horaires. Autant dire du pain béni. Je pense que les programmes MBA de Coursera vont être extrêmement populaires. Mais il ne faut pas oublier qu’un des gros atouts de ce cursus, c’est surtout de se construire un réseau. Cela, les plateformes en ligne ne peuvent pas l’offrir, émet comme bémol Kamenetz.

Le rapport qualité-prix pourrait très rapidement faire que dans les années à venir, des millions d’étudiants pourraient choisir la solution digitale. Il sera possible pour un étudiant de faire une carrière sans n’avoir jamais mis un pied sur un campus, anticipe quant à lui André Dua. L’éducation traditionnelle pourrait expérimenter le genre de bascule qu’a connu l’industrie de la musique il y a dix ans. Remplacez les albums par des diplômes et les playlists par des qualifications à la carte que l’employeur reconnaît, et vous aurez une idée de ce qui va se passer. Le changement pour l’enseignement supérieur universitaire, c’est maintenant !

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