L’indexation nuit-elle ... à votre augmentation ?

Dans la ligne de mire de plusieurs partis (MR, VLD, CD&V) et des fédérations patronales, mais perçue comme un sujet tabou par le PS et les organisations syndicales, l'indexation automatique des salaires suscite à  nouveau des débats acharnés. Y compris dans Références, sous l'angle des avantages et inconvénients pour les cadres et les employés.

La Belgique reste l'un des rares pays en Europe où, par le biais de l'indexation, le niveau des salaires est adapté automatiquement à  la hausse des prix. Ce qui est perçu par les uns comme un avantage - facteur de paix sociale, préservation du pouvoir d'achat des plus faibles et du financement de la sécurité sociale, soutien à  la consommation bienvenu en période de crise - est critiqué par les autres en raison de son caractère automatique et généralisé : la hausse s'applique à  chacun ou presque quel que soit le niveau de sa rémunération ou la santé de son employeur et conduit, par le biais de la hausse des coûts salariaux, à  l'affaiblissement de la compétitivité des entreprises belges exposées à  la concurrence internationale.

Qu'en est-il pour vous, qui êtes cadre ou employé dans le secteur privé ? L'indexation préserve-t-elle vos avantages ou, au contraire, conduit-elle à  vous priver de modes de rémunération mieux adaptés à  vos envies et votre situation ? Pour Références, Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général du la CNE (*), et Paul Soete, administrateur délégué d'Agoria (*), ont accepté d'en débattre. Le premier, au titre de représentant des employés et cadres du secteur privé affiliés à  son syndicat et le second, en tant que patron d'une fédération qui en emploie un nombre considérable dans notre pays...  Par Benoît July

Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général de la CNE

" Un mécanisme qui profite à  tous "

Pour le syndicat CNE, on se trompe de cible quand on accuse l'indexation d'accroître l'inégalité des revenus et le handicap de compétitivité. Pour les cadres qui doutent de son utilité, Felipe Van Keirsbilck, son secrétaire général, rappelle que la partie individualisée - et non indexée - de leur rémunération est soumise à  une très forte volatilité.

L'indexation, stop ou encore ?

Encore et même davantage ! L'indexation mérite d'être étendue, car elle n'est pas encore appliquée dans certaines commissions paritaires ou de manière incomplète. Le système mérite d'être amélioré, par exemple sur la manière dont est établi le panier de références servant de base au calcul de l'index, qui reflète mal le coût réel de la vie des ménages modestes. Nous pouvons donc discuter d'une extension ou d'une amélioration du système, mais pas de son éventuelle suppression.

Pourquoi ?

Car il s'agit d'un mécanisme absolument essentiel, fondamental, qui empêche la diminution du pouvoir d'achat des travailleurs, de manière directe pour les allocations sociales et dans le secteur public et de manière indirecte, négociée en commission paritaire, dans la plus grande partie du secteur privé. Si l'indexation n'existait pas, on assisterait à  une forte augmentation des conflits sociaux puisqu'il y aurait inévitablement des revendications relatives au maintien du pouvoir d'achat. En Belgique, les salaires ont été préservés de l'inflation en augmentant en moyenne de 40 % depuis 1996. Je n'ose imaginer comment on y serait arrivé sans l'indexation.

L'un des arguments souvent invoqués pour justifier la réforme du système est qu'il pénalise les entreprises par le biais de l'augmentation proportionnelle des cotisations sociales. Pourquoi ne pas appliquer l'indexation uniquement au salaire net ?

Ne pas indexer les cotisations sociales, ce serait accepter la diminution continue des allocations sociales, des retraites, des remboursements de soins de santé. La proposition visant à  n'indexer que les salaires nets en excluant les charges sociales n'est séduisante qu'à  première vue et à  très court terme : elle conduirait à  l'appauvrissement de tous et en particulier des personnes ayant le pouvoir d'achat le moins élevé.

Fondamentalement, les cadres et certains employés sont-ils concernés par ce débat ? Indexer les " gros salaires " a-t-il vraiment un sens alors que le mécanisme devrait profiter à  celles et ceux qui en ont vraiment besoin ?

Il faut être prudent quand on évoque la notion de statut  : les généralisations peuvent être trompeuses ! Il y a, en Belgique, des employés qui ne sont pas bien payés. Quant aux cadres, n'oublions pas que leur statut, en tant que tel, n'existe pas légalement puisqu'ils sont considérés comme des employés. Certains d'entre eux, compte tenu des heures qu'ils prestent et de leurs responsabilités, se rendent d'ailleurs compte que leur promotion ne leur a pas octroyé un surcroît de rémunérations substantiel. Enfin, qu'est-ce qu'un " gros salaire " ? Où fixe-t-on la limite ?

L'indexation est-elle justifiée quand la rémunération est, disons, plus élevée que la moyenne ?

Poser cette question, c'est en réalité s'interroger sur les inégalités croissantes de revenus. Il y a bien un problème, mais l'indexation n'est pas le bon mécanisme pour y remédier. D'autres méthodes existent, comme les classifications de fonctions ou la fiscalité qui n'est pas assez progressive ou dont le socle n'est pas assez élargi (aux avantages extralégaux, par exemple). Ne nous trompons donc pas de débat : malmener l'indexation pour réduire les inégalités salariales, c'est rater l'objectif et abîmer un outil indispensable pour la stabilité du pouvoir d'achat global de tous les ménages.

Comment concilie-t-on, dans les entreprises, ce mécanisme généralisé avec l'individualisation croissante des rémunérations ? Le principe général ne pénalise-t-il les intérêts particuliers ?

Rappelons d'abord que seules les conventions négociées avec eux obligent les employeurs à  appliquer l'indexation aux cadres qui seraient payés au-dessus des barèmes - même si cela se produit de manière courante. Rappelons aussi qu'une partie de leur rémunération est exclue de facto de l'indexation comme les voitures de société, les chèques-repas ou le remboursement de frais divers (ordinateurs, télécommunication...), entre autres. De même que les primes individualisées. Pour les préserver de l'inflation, il faut les renégocier de manière individuelle. Cela ne pose pas de souci quand tout va bien, mais quand la conjoncture se retourne, ce sont les premières enveloppes dont la taille diminue. Parfois de manière radicale. Les cadres qui seraient tentés d'épouser les thèses patronales devraient y réfléchir à  deux fois.

L'indexation ne pénalise-t-elle pas la compétitivité ? Au risque de voir par exemple les cadres les plus âgés, aux salaires les plus élevés, poussés vers la sortie ?

Lier l'indexation à  la compétitivité est une forme de tromperie. D'abord, parce que de nombreux secteurs ne sont pas exposés à  la concurrence internationale. Pour ces secteurs-là , comme la distribution, la construction, les services aux personnes ou l'horeca par exemple, l'indexation n'est pas un problème, mais une partie de la solution puisqu'elle contribue à  préserver le pouvoir d'achat et à  soutenir la consommation domestique. Même pour les secteurs exposés à  la concurrence internationale, où l'enjeu de la compétitivité est réel, les salaires ne constituent qu'une partie du handicap, souvent moindre que le cocktail généré par la hausse du prix de l'énergie, des matières premières, des transports ou par les exigences de certains actionnaires. Ceci étant, quand le problème existe, il peut être réglé (et l'est très souvent) par la concertation au sein des commissions paritaires concernées. De plus, l'enjeu salarial dans ces secteurs est moins lié à  la concurrence de pays à  bas salaires comme la Chine qu'au dumping social de l'Allemagne. Sans oublier que, parmi les facteurs soutenant la compétitivité de manière structurelle, il y aussi les investissements et la recherche et développement. Les employeurs l'oublient trop facilement. 

Paul Soete, administrateur délégué d'Agoria

" L'indexation bloque toute marge de négociation "

Dans l'industrie technologique, on souhaiterait pouvoir récompenser davantage les collaborateurs les plus talentueux ou les plus méritants. " Or, les marges nécessaires à  cette individualisation des salaires sont mangées par l'indexation ", regrette Paul Soete, administrateur délégué d'Agoria. " Cette indexation provoque la hausse des salaires de toutes et tous, sans possibilité de différenciation. "

L'indexation, stop ou encore ?

Ce n'est pas l'indexation que nous ciblons en priorité mais l'inflation, qui est nettement plus élevée que chez nos voisins : un différentiel de l'ordre de 4,24 % sur la période 2005-2011. Nous ne comprenons pas ce qui justifie un tel écart alors que nous évoluons dans un petit pays globalisé. L'indexation n'arrive qu'ensuite, en répercutant cette hausse injustifiée sur les coûts salariaux et en provoquant le dérapage salarial que l'on sait.

Que proposez-vous ?

La priorité, c'est de s'attaquer à  l'instrument de mesure qui génère en lui-même des anomalies. Le dernier calibrage remonte à  huit ans et ne correspond plus du tout aux habitudes de consommation actuelles. Il y a des absurdités dans le calcul de l'index : le prix de la fameuse bague en or, par exemple, y est surpondéré, de même que le prix de la téléphonie fixe alors que tout le monde utilise le mobile. Paradoxalement, l'instrument ne protège pas bien les plus petits revenus puisqu'il ne reflète pas correctement, par exemple, l'évolution du prix des loyers.

Quels sont à  vos yeux les principaux désavantages de l'indexation automatique des salaires ?

Globalement, elle protège mal les petits salaires et conduit au contraire à  favoriser les salaires les plus élevés, ce qui est une absurdité. De ce fait, elle ne soutient pas la consommation : les bénéficiaires d'un salaire confortable ne vont pas acheter davantage de biens courants mais épargner davantage, surtout en période d'incertitude économique.
Plus fondamentalement, l'indexation entraîne une perte de compétitivité par le biais de l'inflation dénoncée ci-dessus et de l'augmentation des charges sociales qui en découle. Je rappelle que c'est dangereux pour nos entreprises qui sont fortement exposées à  la concurrence internationale, mais aussi et surtout qu'une loi nous impose depuis 1996 de rester sur la même ligne que nos voisins. Enfin, l'indexation n'apaise pas les relations sociales contrairement à  ce qu'affirment ses partisans. Elle tend au contraire à  provoquer des conflits par le biais des blocages qu'elle induit dans de nombreuses entreprises. Comme elle mange toutes les marges, il n'y a plus rien ou presque à  négocier sur le plan salarial...

Comment, dans l'industrie technologique que vous représentez, parvient-on à  concilier cette indexation avec l'individualisation des rémunérations ?

Dans nos industries de pointe, ce sont les compétences des collaborateurs qui fondent le succès. Il est donc impératif de pouvoir attirer les talents en leur proposant un package salarial avantageux mais aussi et surtout de pouvoir continuer à  cibler et à  motiver les meilleurs d'entre eux. En raison de l'indexation qui mange les marges, les moyens pour récompenser le mérite individuel sont limités. C'est très préjudiciable, cela place parfois les filiales belges d'entreprises multinationales dans des situations très inconfortables et certains jeunes collaborateurs vivent cela comme une véritable injustice. Il est paradoxal de pouvoir négocier son salaire dans le cadre d'une procédure de recrutement et de se retrouver bloqué par la suite.

À l'inverse, l'indexation conduisant à  valoriser davantage le salaire des plus expérimentés pourrait-elle se retourner contre ces derniers ?

Je ne le pense pas. La thématique du maintien des collaborateurs plus expérimentés dans les entreprises n'est pas liée à  celle de l'indexation mais à  d'autres facteurs, d'ailleurs parfois mal interprétés, comme la productivité.

Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général de la CNE, voit dans le mécanisme de l'indexation un moyen de maintenir le niveau du salaire " socialisé " par le biais des cotisations sociales. Votre avis ?

Je ne vois pas en quoi le fait d'augmenter automatiquement la rémunération de celui qui gagne déjà  dix fois le salaire minimum va aider les plus bas revenus. S'ils pouvaient sortir du carcan de l'indexation, les employeurs pourraient davantage différencier les augmentations salariales, éventuellement augmenter les plus bas salaires, sans pour autant nuire au financement de la sécurité sociale puisque l'enveloppe distribuée et sur laquelle sont prélevées les cotisations serait identique.

Selon les partisans du maintien de l'indexation, on surpondère le poids des salaires dans la compétitivité alors que d'autres facteurs la pénalisent, comme le coût de l'énergie, ou la favorisent, comme les investissements ou la recherche et développement...

Dans l'industrie technologique, le poids des salaires est prépondérant et c'est bien normal puisque ce sont les talents de nos collaborateurs qui fondent notre succès. Or, que constate-t-on ? Que nos entreprises sont très performantes à  la grande exportation, y compris vers des pays où les salaires sont nettement moins élevés comme la Chine : cela signifie que nos entreprises sont bel et bien à  la pointe de la technologie et en mesure de vendre des produits et services à  haute valeur ajoutée. En revanche, nous perdons des parts de marché en Europe vis-à -vis de concurrents allemands, français ou hollandais qui sont au même niveau technologique que nous : il n'y a pas d'autre explication dans ce cas qu'une compétitivité insuffisante, pénalisée par des coûts salariaux trop élevés.

Les pertes de marché vis-à -vis de l'Allemagne s'expliqueraient, selon certains, par le dumping social du modèle économique allemand. Qu'en pensez-vous ?

La réalité, c'est que l'Allemagne a procédé à  des réformes en temps opportuns et qu'elle est parvenue à  pratiquer la modération salariale. Et ce, en présence de syndicats qui ne sont certainement pas moins puissants que chez nous, mais qui préfèrent créer la richesse avant de la partager plutôt que l'inverse. 

En pratique 

L'indexation, qui adapte les salaires à  la hausse des prix, est calculée sur base de l'indice santé qui mesure l'évolution des prix d'un panier de produits courants (à  l'exception du tabac, des alcools et des carburants). Cette adaptation s'effectue de manière automatique par la loi pour les fonctionnaires et les allocataires sociaux, par la concertation sociale pour la plupart des ouvriers et employés barémisés sur secteur privé et par le biais des conventions ad hoc ou même en l'absence de celles-ci pour de nombreux cadres ou employés non barémisés du secteur privé. L'indexation n'est cependant pas appliquée dans certaines commissions paritaires, qui font figure d'exceptions.

Chiffres-clés

3,1 milliards 

C'est le montant du coût de l'indexation en 2012 dans le secteur privé, évalué par la FEB (Fédération des entreprises de Belgique) sur base d'un indice prévisionnel de 2,9 % s'appliquant à  la masse salariale du secteur privé majorée des cotisations sociales (107 milliards).

1,73 million 

C'est le nombre d'employés en Belgique (y compris 20 % de cadres environ), le nombre d'ouvriers s'élevant à  1,32 million et celui des fonctionnaires à  450 000.

(*) CNE : Centrale nationale des employés (165 000 affiliés, y compris ceux du Groupement national des cadres).

(*) Agoria : Fédération de l'industrie technologique (1 600 entreprises, 280 000 travailleurs).

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