La chasse aux médecins

Asséchés par le numerus clausus, le départ des baby-boomers et la nouvelle réglementation sur le temps de travail, de nombreux hôpitaux cherchent à embaucher des médecins. Mais la conquête est laborieuse. Tout comme pour les autres organisations d’intérêt public, tels les centres de planning familial.

Endocrinologues, oncologues, infectiologues, gériatres, anesthésistes, spécialistes en médecine nucléaire : les offres d’emploi du secteur hospitalier se suivent mais ne se ressemblent pas. Nous avons besoin d’engagements permanents, explique le Dr Florence Hut, médecin-chef au CHU Brugmann, un besoin lié au départ massif à la retraite des baby-boomers, mais aussi au déploiement de notre activité dans certains secteurs. Ainsi, le CHU Brugmann connaît depuis plusieurs années une croissance importante de son activité de maternité, pour des raisons liées à l’offre territoriale. Mais le problème se pose à l’échelle nationale – et européenne – pour d’autres spécialités, moins attractives pour les étudiants ou pour lesquelles il existe une demande massive. Par exemple la gériatrie, illustre Liske Wambacq, consultante pour Novellas Healthcare, entreprise de recrutement spécialisée dans le secteur médical. Aujourd’hui, il y a une pénurie de gériatres, tout simplement parce que la population vieillit et qu’il en faut plus !

Numerus clausus et temps de travail

Bien sûr, la pénurie de spécialistes hospitaliers est en partie liée au numerus clausus qui n’a été revu à la hausse qu’en 2011 et dont les conséquences positives ne seront donc sensibles qu’en 2018. Pour l’heure, les restrictions longtemps pratiquées continuent à se faire sentir. D’autant que dans les hôpitaux universitaires, nous accueillons aussi beaucoup de médecins en formation, commente le Dr Florence Hut. Il a aussi fallu pallier la diminution de ces assistants. Autre épine dans le pied de l’hôpital public : la disposition européenne entrée en vigueur en 2011 qui prévoit un temps de travail maximal pour les médecins salariés, statut majoritaire dans ces structures. Cette disposition prévoit que les gardes, même dormantes, comptent désormais comme du temps de travail, poursuit la médecin-chef. L’« exception médicale » n’est plus de mise. Et il faut donc plus de salariés pour assurer la même charge.

Faible compétitivé salariale

Mais les jeunes médecins, pourtant soucieux d’un meilleur équilibre entre vies privée et professionnelle, ne se pressent pas aux portes des hôpitaux belges. Il faut dire que les salaires y sont très peu compétitifs par rapport aux revenus que peut espérer un praticien indépendant : parfois trois ou quatre fois moindres. Peu compétitifs aussi en regard de l’étranger et par exemple de nos voisins français. D’après l’Ordre des médecins français, les médecins belges arrivent ainsi en tête des praticiens étrangers installés dans l’Hexagone. La France connaît aussi une pénurie médicale mais, par contre, elle propose des revenus relativement attractifs tant pour les salariés que pour les indépendants... Ce qui explique qu’elle absorbe aussi une partie de nos spécialistes, comme les anesthésistes, commente le Dr Florence Hut. Par conséquent, les appels du pied des hôpitaux aux médecins restent souvent lettre morte. Certaines offres ne reçoivent aucune réponse. Le carnet d’adresses ne suffit plus. Avant, les hôpitaux recrutaient beaucoup au sein de leur propre réseau. Aujourd’hui, ils fonctionnent davantage comme des entreprises. Ils ont donc dû remettre en question leurs méthodes. C’est pourquoi certains font appel à des cabinets de recrutement, explique Liske Wambacq. Mais la partie peut aussi se révéler ardue pour les chasseurs de têtes. Il est certain que le revenu n’est pas un argument suffisant, poursuit la consultante. En revanche, pour un hôpital universitaire, certains médecins peuvent être motivés par l’aspect scientifique, les études cliniques, la possibilité de travailler dans une « niche » ou de former des étudiants. De nobles arguments qui ne suffisent pourtant pas à remplir les rangs. Et incitent les hôpitaux belges à se tourner vers des recrues étrangères. Au CHU Brugmann, elles représentent déjà 10 % à 15 % des médecins. Grecs et Espagnols commencent aussi à envoyer leurs candidatures, conjoncture oblige.

Centres de planning familial: la pénurie aussi

La pénurie de médecins belges dans certaines institutions n’est donc pas un mythe. C’est vrai pour l’hôpital, vrai aussi pour d’autres organisations qui se montrent aujourd’hui inquiètes. Les centres de planning familial manquent de plus en plus de médecins généralistes, en particulier de médecins qui pratiquent l’avortement. Cela devient une vraie problématique, confie Évelyne De Wolf, coordinatrice pour la Wallonie de la Fédération des centres pluralistes de planning familial (FCPPF). La mauvaise répartition des généralistes sur le territoire, la fin d’un certain militantisme et le manque d’incitants financiers expliquent en grande partie cette situation. Mais la pénurie pourrait surtout s’accroître en raison de la menace du défaut d’agrément qui pèse actuellement sur cinq à six mille médecins : selon un arrêté royal de 2010, ces derniers pourraient ne pas répondre aux conditions donnant droit au titre de médecin généraliste (avoir un cabinet, suivre des formations, etc.), par exemple en raison d’une activité complémentaire ou principale en centre de planning familial, en centre de santé mentale, dans l’associatif, etc. Des généralistes jugés en somme trop « spécialistes ». Aujourd’hui, cette question de l’agrément divise le monde médical. Mais elle inquiète surtout les partenaires : les généralistes, déjà rares, risquent-ils de renoncer à ces missions d’intérêt public par crainte de « non-conformité » .

2 700 € net

En début de carrière, un médecin spécialiste salarié dans un hôpital public gagne environ 2 700 € net, sans les gardes. Le nombre d’heures de travail maximal par semaine est fixé à 48 heures, avec la possibilité de prester jusqu’à 60 heures, pourvu que la moyenne soit respectée sur treize semaines. Il existe aussi une possibilité de signer un opting out (clause d’exemption) autorisant 60 heures de travail hebdomadaires, avec des pics pouvant aller jusqu’à 72 heures. Les revenus d’un jeune médecin hospitalier spécialiste sous statut d’indépendant et payé à l’acte peuvent en revanche atteindre 8 000 € à 12 000 €.

De 3 000 € à 3 300 € net

Après dix ans, un spécialiste hospitalier touchera un salaire mensuel de 3 000 € à 3 300 € net, sans les gardes. Le système barémique qui aligne les salaires quelle que soit la spécialisation et valorise les années d’ancienneté rend en fait l’hôpital plus attractif pour les médecins plus âgés souhaitant travailler moins intensément tout en pouvant compter sur un revenu fixe. Mais de leur côté, les hôpitaux universitaires recherchent souvent du sang neuf pour lancer de nouveaux projets.

De 4 500 € à 5 000 € net

Le salaire moyen d’un chef de service dans un hôpital public varie entre 4 500 € et 5 000 € net, en fonction de son ancienneté.

Julie Luong

Retour à la liste