La formation en alternance, nouvelle star de l'insertion ?

Avant même l'arrivée d'un plan politique en faveur de l'alternance, un dispositif alliant formation théorique et mise en pratique en entreprise, certaines entreprises pionnières se lancent. Et participent directement à la mise en place de formations « maison ». Une voie royale pour décrocher un CDI ? Explications avec Fernand Grifnée, administrateur délégué d’Ores.

Engager près de 500 personnes sur les cinq prochaines années, à travers un programme de formation en alternance ? C’est le pari que relève Fernand Grifnée, le patron d’Ores. D’abord, à travers un partenariat avec l’IFAPME, l'Institut wallon de formation en alternance, scellé il y a deux ans. Puis, à travers un programme conclu avec le Forem, en octobre dernier. Face au déséquilibre entre l’offre et la demande et les difficultés à recruter, surtout dans les métiers très techniques, l’alternance est pour lui le meilleur moyen de former et de recruter les jeunes. Recruter un jeune en alternance, c'est se donner toute la durée de sa formation pour évaluer ses compétences et pouvoir le former en interne à l'esprit de l'entreprise, sa culture, ses machines, ses produits, assure Fernand Grifnée. Autant d'opportunités pour les candidats d'explorer l'éventail des métiers du secteur. Contrairement aux idées reçues, l'alternance est loin d'être une « voie de garage ». Elle offre aux jeunes deux fois plus de chances de trouver un emploi que la seule formation théorique, glisse Fernand Grifnée. Preuves à l’appui.

Plus que jamais, les jeunes ont du mal à s’intégrer sur le marché du travail. Est-ce seulement la faute à la crise ?

L’idée qu’une génération puisse être « perdue » est inacceptable à plusieurs égards. Un taux de chômage des jeunes important a des conséquences dramatiques pour nos économies, nos sociétés et avant tout pour l'ensemble de la jeunesse. J’estime que les entreprises ne peuvent pas fermer les yeux. Elles ont un rôle à jouer. Une bonne politique de l’emploi ne doit pas avoir pour objectif de traiter les statistiques, mais de résoudre le problème du chômage. En tant que patron d’entreprise, j’ai la conviction qu’une clé réside dans la formation. Si on veut que ça marche, il faut éviter les « formations parking », celles qui ne permettent pas aux candidats de démarrer leur vie active. Et proposer des formations qui répondent aux besoins des entreprises, comme les formations en alternance.

Investir dans une formation, cela peut sembler une lourde charge additionnelle pour une entreprise...

Oui, mais elle sera inférieure aux coûts supplémentaires qu’engendre l’éloignement durable des jeunes chômeurs ayant perdu contact avec le marché du travail. Bien entendu, en tant que patron, j’y vois aussi un intérêt égoïste pour l’entreprise, avec un retour sur investissement. Les métiers techniques sont totalement pénuriques. Lorsque nous participons à des bourses à l’emploi, nous rencontrons de jeunes diplômés, mais presque jamais de techniciens. Il y a un décalage entre leurs compétences et nos besoins. L’idée des formations en alternance, c’est de favoriser l’insertion professionnelle en offrant aux candidats un tremplin vers un emploi durable. L’objectif est évidemment qu’ils puissent démontrer tout leur potentiel au cours de leur stage et trouver leur place au sein de l’entreprise au terme de leur apprentissage. Pour déboucher sur des actions durables, nous avons donc besoin de partenariats. D’où notre collaboration avec le Forem et l’organisme de formation IFAPME.

Concrètement, comment s’organisent ces formations ?

Le Forem prépare notamment des électriciens, des mécaniciens, en leur apportant les bases du métier. Ores complète ces formations par des aspects beaucoup plus pratiques, liés à nos besoins de terrain, à nos outils technologiques, ainsi qu’à nos exigences en matière de sécurité. Nous formons par exemple au métier de technicien gazier. Nous avons deux centres de formation à Aye (Marche-en-Famenne) et Strépy-Bracquenies avec plus de 5 000 formations par an. La durée des stages est de deux ans pour les candidats issus de l’IFAPME et de un à trois mois pour les demandeurs d’emploi issus du Forem. Ces derniers conservent leur droit aux allocations de chômage pendant toute la durée du stage en alternance. Tandis que les apprentis de l’IFAPME perçoivent des indemnisations qui évoluent avec le temps.

Combien de personnes avez-vous pu recruter à travers ces canaux ?

L’expérience est très récente, mais elle porte déjà ses fruits. Sur une douzaine de candidats qui ont été formés dans notre entreprise, nous en avons recruté deux. Mais d’autres ont trouvé embauche ailleurs grâce à ces formations. C’est une autre façon de « réussir l’objectif ». S’ils ne trouvent pas de place chez nous, nous mettons tout en œuvre pour qu’ils décrochent un contrat, chez nos sous-traitants par exemple. En 2013, nous souhaitons engager 20 stagiaires dans le cadre de la formation en alternance. Cette micro-initiative, parmi d’autres, contribue à faire bouger, tout doucement, les lignes. La formation en alternance fonctionne très bien au sein des PME. Pourquoi ne pas étendre ces pratiques à travers un réseau plus large d’entreprises ? Des entreprises qui, comme nous, ont la chance de pouvoir investir dans la formation ? Si des patrons wallons hésitent à lancer cette dynamique, je leur dis clairement : allez-y, ça marche.

Pourtant, l'alternance doit encore faire ses preuves auprès du public. Les nouvelles générations semblent bouder les formations aux métiers techniques. Pourquoi ?

C’est aussi une question de perception et d’estime de soi. On est toujours plus motivé par quelque chose de valorisant. Pas forcément par l’argent. Or, les métiers techniques – s’ils sont rémunérateurs – ont été totalement dévalorisés. On a besoin de ces métiers techniques. Ce sont des métiers concrets, qui évoluent avec les technologies. Apporter de l’électricité et du gaz dans les foyers, ce n’est pas rien. C‘est rendre service aux populations. Votre confort individuel, celui des ménages et des entreprises en dépend. C'est là qu'il y a un gisement d'emplois.

L'enjeu de l’alternance

L’Autriche et l'Allemagne sont les « pays de l'apprentissage » par excellence et cela semble plutôt bien leur réussir. Avec les Pays-Bas, ces deux États membres occupent le podium des taux de chômage des jeunes les plus faibles de l'Union européenne. Les recherches ont montré que les pays dans lesquels la pratique des stages d'apprentissage est bien ancrée ont plus de facilités à conserver un taux de chômage des jeunes bas. Par contre, dans les pays qui optent pour une formation généraliste et qui instaurent de nombreuses protections pour l'emploi, la transition des jeunes vers le marché du travail tend à être plus difficile. En Autriche, comme en Allemagne, le système dual est une priorité de la politique d'emploi en faveur des jeunes depuis longtemps : il concerne 40 % des jeunes Autrichiens et 65 % des jeunes Allemands de l'enseignement secondaire. En Allemagne, huit jeunes formés en alternance sur dix trouvent un emploi après un an. Les jeunes « en apprentissage » trouvent plus facilement un emploi, car ils ont déjà un pied sur le marché du travail et sont donc plus rapidement efficaces une fois sortis, contrairement aux diplômés qui n'ont souvent que des connaissances théoriques. De plus, avantage non négligeable, les jeunes sont déjà connus par les employeurs, ce qui leur donne une longueur d'avance par rapport aux autres. Selon une étude de l'Université de Liège, dans ce type de formations, 82 % des apprentis trouvent un emploi correspondant à leur formation. Mieux, dans la moitié des cas, le premier emploi a été décroché dans l'entreprise d'apprentissage. C'est du win-win : l'entreprise trouve un jeune bien formé, et le jeune trouve l'emploi qu'il cherche.

Rafal Naczyk

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