Le Hainaut « passe-frontières »

Ils sont des milliers à ignorer chaque jour la réalité des frontières, qu'elles soient administratives, vers la France, ou culturelles, vers la Flandre. Ces travailleurs « passe-frontières » sont particulièrement nombreux en Wallonie picarde, qui veut tirer pleinement profit de son intégration au sein de la vaste métropole transfrontalière formée par Lille, Courtrai et Tournai.

Chez Dascher Intelligent Logistics, à Mouscron, on se réjouit des avantages liés à l'implantation en Wallonie picarde. Étant situés au croisement de la France, de la Flandre et de la Wallonie, nous avons accès à un marché de l'emploi non seulement très vaste, mais aussi multiculturel, ce qui correspond pleinement aux besoins d'une entreprise qui, comme la nôtre, exerce ses activités à l'échelle européenne, commente Philippe Denys, à la tête de cette filiale d'un géant allemand de la logistique. S'y ajoute bien entendu le statut transfrontalier dont bénéficient nos collaborateurs français, dont les avantages financiers sont tels qu'ils nous garantissent non seulement une grande motivation mais aussi, cela va de pair, une grande fidélité. 

De fait, les Français apprécient travailler en Belgique, dans le Hainaut en particulier. Comme le relève un récent rapport rédigé dans le cadre de l'EuresChannel (un partenariat qui rassemble les services publics de l'emploi et les partenaires sociaux du Hainaut, de Flandre occidentale et du Nord-Pas-de-Calais), les résidents français occupés en Belgique sont cinq à six fois plus nombreux que les résidents de Belgique qui travaillent en France : en juin 2012, il y a avait près de 37 000 frontaliers français dans les entreprises belges (10 300 au sein des entreprises de la seule Wallonie picarde), pour moins de 7 000 frontaliers belges occupés en France...

Pareil déséquilibre a justifié la modification de la réglementation relative au statut fiscal de ces travailleurs transfrontaliers, le nouveau régime étant en vigueur depuis janvier 2012. De fait, le Hainaut a été, en la matière, victime de son succès. C'est essentiellement à Mouscron que l'impact sur l'emploi local de cet effet transfrontalier est le plus marqué, avec près d'un emploi sur cinq (19,4 %) occupé par un travailleur frontalier français. Suivent l'arrondissement de Tournai (9,4 %) et, de manière décroissante, d'autres arrondissements jusqu’à Mons, tout de même, où l'impact est évalué à 5,1 % de l'emploi local.

Même si cela se justifie par la proximité culturelle, il est remarquable que la proportion de Français qui travaillent dans le Hainaut est sensiblement plus élevée qu'en Flandre occidentale... où les besoins, avec un taux de chômage inférieur à 5 %, sont pourtant structurellement plus élevés. C'est dans cette perspective, entre autres, que s'inscrit la volonté des acteurs locaux de l'emploi d'améliorer leur coopération. Et ce, en profitant de l'effet « Eurométropole », cette vaste « métropole transfrontalière » qui associe Lille, Courtrai et Tournai dans divers domaines, y compris celui de l'emploi dont le bassin dépasse les 2 millions de personnes.

L'une des manifestations concrètes de cette coopération entre le Forem (en Wallonie), le VDAB (en Flandre) et Pôle Emploi (en France) est le Forum Emploi Eurométropole dont la 7e édition se déroulera le 28 novembre prochain à Courtrai (Kortrijk Xpo). Depuis sa première édition en 2007, ce Forum a déjà rassemblé plus de 33 200 visiteurs et accueilli plus de 600 entreprises, le tout en générant plusieurs milliers d'offres d'emploi...

Parmi ces recruteurs figurent bien évidemment de grands noms comme Cofidis, par exemple, mais aussi Dascher Intelligent Logistics dont le directeur a bien compris l'intérêt de l'initiative. Plutôt que nous limiter à un seul marché, nous en touchons trois d'un seul coup, précise-t-il. Notre présence en tant que gros employeur de la région va de soi. D'autant que la pénurie de talents dans le secteur de la logistique est réelle, en particulier pour certains profils qui sont très spécifiques à notre métier. 

Du côté du Forem, on souligne cependant que les collaborations ne se limitent pas à de tels grands événements, mais s'organisent tout au long de l'année, en fonction des besoins exprimés par les recruteurs de chaque côté de la frontière. Nous aidons par exemple IBM, qui s'installe à EuraTechnologies à Lille aux côtés de Capgemini, Microsoft et Cisco entre autres, à recruter des profils d'informaticiens en Belgique, précise-t-on au Forem de Tournai. De la même manière, et dans l'autre sens, Orditech à Tournai a engagé des profils français. Enfin, cette semaine encore, nous avons sélectionné des profils belges qui ont rencontré des recruteurs potentiels en France, au parc scientifique de Villeneuve-d'Ascq à proximité de Lille. 

De là à imaginer que les flux actuels au sein de l'espace eurométropolitain vont se densifier davantage encore à l'avenir, il n'y a qu'un pas que les acteurs de l'emploi n'hésitent plus à franchir. Et ce, alors que ces flux sont pourtant déjà très significatifs : en sus du nombre important de Français actifs en Belgique, évoqué ci-dessus, quelque 3 800 salariés belges en provenance de Wallonie picarde exercent déjà leurs talents en France. Ils sont par ailleurs 5 000 à travailler en Flandre occidentale, soit légèrement davantage que les Flamands originaires de Flandre occidentale à s'activer du côté de Mouscron et Tournai.

Ainsi qu'on l'analyse dès lors chez Pôle Emploi, en France, en dépit de la modification de la convention fiscale franco-belge, les opportunités d’emploi de l’autre côté de la frontière se maintiennent et restent variées. Les partenariats transfrontaliers, en se renforçant, facilitent davantage chaque année les passages d’un côté et de l’autre de la frontière autant de manière administrative qu’en matière de formation et d’information du marché du travail. Dessinant de la sorte, au profit des candidats, autant d'opportunités d'oublier de quel côté de la frontière ils vivent ou travaillent... Et inversement.

 

« Des opportunités pour les Wallons en Flandre et en France »

Éric Hellendorff est directeur régional du Forem à Tournai, responsable en sus de la coopération transfrontalière. À ses yeux, il ne faut pas limiter la vision de celle-ci aux opportunités d'emploi générées dans le Hainaut pour les résidents français. Les talents wallons peuvent aussi trouver à s'épanouir en Flandre et en France.

Désormais institutionnalisée dans un cadre européen, la coopération transfrontalière entre le Hainaut, la Flandre occidentale et le Nord-Pas-de-Calais ne date pas d'hier. Quelles en sont les origines ?

Historiquement, les flux étaient essentiellement orientés vers la France : des travailleurs wallons et flamands traversaient la frontière pour trouver du boulot dans les usines du nord de la France, qui était alors fortement industrialisé. Les flux en provenance de Flandre ont commencé à diminuer après la Seconde Guerre mondiale en raison des besoins de main-d’œuvre générés par la croissance flamande, et ce sont ensuite les flux entre la Wallonie et la France qui ont commencé à s'inverser.

Pour quelles raisons ?

D'abord en raison du déclin qui a commencé à frapper l'industrie lourde du nord de la France, au même titre et pour les mêmes raisons d'ailleurs que les bassins industriels de Liège et de Charleroi : les opportunités générées pour les ouvriers wallons en France se sont amenuisées, à mesure de la mutation vers une économie davantage tournée vers le secteur tertiaire. Parallèlement, les Français ont pris conscience des opportunités générées par le marché de l'emploi en Belgique, qui offrait des barèmes sensiblement plus élevés.

En sus des salaires au sens strict, les Français ont aussi bénéficié d'une convention fiscale qui leur était particulièrement favorable...

En effet. Les impôts étant déterminés en fonction du lieu de résidence, les travailleurs français bénéficiaient d'un régime fiscal plus favorable que leurs homologues belges : ils payaient des impôts moins élevés en France alors que les cotisations sociales étaient dues en Belgique, celles-ci étant moins élevées qu'en France. À coût comparable pour l'employeur, ces travailleurs français bénéficiaient donc d'un salaire-poche plus élevé que les travailleurs belges et faisaient logiquement preuve d'une motivation particulièrement forte, tout en étant d'ailleurs moins syndiqués. Bref, chacun y trouvait son compte... sauf les salariés belges, raison pour laquelle la convention fiscale transfrontalière a été récemment renégociée et rééquilibrée.

Quels sont les atouts actuels de la coopération transfrontalière ?

Ils sont évidents pour les recruteurs qui, au lieu de s'adresser à un marché de l'emploi local de quelques centaines de milliers de personnes, accèdent au marché de l'Eurométropole (Lille-Courtrai-Tournai) qui couvre quant à lui un bassin de quelque 2 millions de personnes. Dans un contexte de pénurie des talents, il s'agit là d'un avantage considérable que s'emploient à concrétiser chaque jour, par leur coopération dans le cadre d'EuresChannel notamment, les acteurs publics de l'emploi que sont le Forem en Wallonie, le VDAB en Flandre et Pôle Emploi en France.

Quels sont les avantages, si on se place du point de vue du demandeur d'emploi ?

Un talent wallon peut trouver relativement facilement un job en Flandre occidentale – n'oublions pas que le taux de chômage tourne autour des 4 % dans la région de Courtrai et que la pénurie de talents, compte tenu de l'évolution démographique, ne peut que s'y aggraver. Le nord de la France recèle aussi des opportunités, même si l'économie y est certes moins florissante qu'en Flandre. Il peut être intéressant pour un informaticien par exemple de tenter de bénéficier de l'attractivité d'un grande ville comme Lille et des salaires qui y sont pratiqués. La Wallonie picarde, quant à elle, a vu ces dernières années son attractivité augmenter considérablement et a accueilli bon nombre de nouveaux employeurs... eux-mêmes attirés par l'Eurométropole. Cela étant, ne nous voilons pas la face : l'abolition des frontières n'est pas encore totalement effective, notamment sur le plan administratif. Il y a encore beaucoup de travail, mais chacun est désormais convaincu que le concept d'Eurométropole porte en lui la promesse de grandes opportunités.

 

En France, Pôle Emploi envisage de former des candidats... en néerlandais

Les employeurs de la Belgique frontalière estiment qu’ils vont éprouver des difficultés à recruter beaucoup plus souvent que ceux de la région Nord-Pas-de-Calais. Les difficultés de recrutement ressenties par les employeurs représentent de réelles opportunités d’emploi pour les travailleurs français en Belgique, affirme Pôle Emploi, l'équivalent du Forem qui estime cependant que les difficultés de recrutement sont davantage présentes en Flandre qu’en Wallonie, justifiant de la sorte une ouverture à l'apprentissage du néerlandais. Ainsi, même si pour certains métiers, il n’est pas nécessaire de parler le néerlandais, notamment pour les métiers d’ouvriers de l’industrie et de la construction, former à cette langue les Français intéressés par un travail en Flandre belge est désormais envisageable et peut s’avérer facilitateur.

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