Le handicap s’efface devant les compétences

Formation, lutte contre les préjugés, accessibilité... Des obstacles perdurent dans l’accès à l’emploi des personnes handicapées. Mais des solutions existent. Le point sur les chantiers, avec Thierry Conrads, créateur et CEO de Wheelit.

Parmi Beethoven, Django Reinhardt et Franklin Roosevelt, lequel aurait pu être reconnu comme « travailleur handicapé » ? Réponse : tous les trois. Le premier était sourd, le second avait perdu deux doigts dans un incendie, le troisième devait se déplacer en fauteuil à cause de la polio. Cela ne les a pas empêchés d’exercer leur « métier ». Ancien ingénieur du son, assistant de France Gall, de Michel Berger et du feu trio Frédérikx-Goldman-Jones, Thierry Conrads se définit lui-même comme un « chaisard actif ». En 2008, il a créé Wheelit, une association qui œuvre à l’insertion des personnes handicapées sur le marché du travail. Que ce soit par accident ou en raison de leur travail, 85 % des personnes sont adultes quand elles se retrouvent handicapées. Une situation qui implique souvent une reconversion professionnelle. Le handicap est une difficulté, mais pas une identité, pointe-t-il. On vit différemment, certes. Mais cela n’enlève en rien nos compétences. Plus les personnes avec un handicap seront visibles au travail et dans la société, plus les personnes valides seront rassurées.

En Belgique, le taux d’emploi des personnes avec un handicap (35 % en 2011) a toujours été inférieur à celui de l’ensemble de la population active, qui s’établit à 70 %. Pour inverser la tendance, faut-il, comme en France, instaurer un système de quotas ?

En France, la loi oblige les entreprises de plus de vingt salariés à employer 6 % de personnes handicapées. Chez nous, il faut distinguer le secteur public du secteur privé. La fonction publique s’est fixée, en 2005, un objectif de 3 % de personnes handicapées dans son effectif. Logique, dans la mesure où elle a un rôle de locomotive dans la diversité. Mais dans les faits, les collaborateurs présentant un handicap sont toujours sous-représentés au niveau fédéral, même si leur présence augmente depuis 2009. Pour le privé, il n’existe aucun quota. Et c’est sans doute mieux ainsi…

Pourquoi ? Les quotas ne font pas leurs preuves ?

Pas forcément. On constate que malgré l’arsenal législatif, en France, le taux d’emploi des personnes avec un handicap n’est pas différent du nôtre. En réalité, en France, il n’y a plus assez de personnes handicapées compétentes pour alimenter ces quotas. Du coup, on en arrive à un paradoxe énorme : pour échapper aux amendes, certaines entreprises françaises préfèrent embaucher des personnes handicapées, quitte à les placardiser ou à les reléguer à des postes et des tâches dévalorisés. Ce qui renforce l’idée que les personnes avec un handicap sont sous-qualifiées... Or, les entreprises n’ont pas besoin de personnes handicapées, mais de compétences. Et les deux ne sont pas incompatibles.

Les entreprises sont de plus en plus sensibilisées à l'insertion professionnelle des personnes handicapées, mais leur taux de chômage reste le double de celui des valides. Les fauteuils roulants sont-ils toujours tabous au travail ?

Sur le plan de la maturité sociale, la Belgique a du retard. La diversité reste, chez nous, une croisade. Il y a certes des avancées isolées, mais l’image qui est véhiculée à propos du handicap est dramatisante... De façon générale, « le handicapé » au travail apparaît comme une anomalie dans un contexte qui exige performance et efficience accrues. Alors que dans les pays nordiques, les personnes avec un handicap font partie intégrante de l’espace public. Chez nous, la représentation du handicap reste encore trop souvent rattachée à la charité chrétienne. Les émissions télé, pour lesquelles le handicap est devenu un produit de marketing social, ne font que renforcer l’image d’« assisté potentiel ». Pour les employeurs, il y a une « brume médicale », comme si tout ce qui touchait au handicap devait créer de la distance. La peur des recruteurs, c’est qu’ils deviennent des soignants. Car ils ne pensent qu’au handicap lourd, synonyme pour eux de frein au travail. Or, on n’engage pas un fauteuil roulant, mais la personne qui est dedans. Et de cette déficience naît souvent une efficience.

C’est-à-dire ?

La plupart des gens deviennent handicapés au cours de leur vie, à la suite d’un accident ou une maladie invalidante. Ce bouleversement les amène à développer une forme de résilience. Pour compenser les difficultés rencontrées, ils doivent s’appuyer sur des qualités comme l’organisation, la prévoyance. Autant de compétences qui peuvent servir sur le marché de l’emploi. C’est aussi ces qualités qu’elles doivent mettre en avant face à un recruteur. Les personnes avec un handicap doivent prendre le terrain dans la société. C’est à elles de dédramatiser leur situation : elles sont les seules à savoir ce dont elles sont capables. Alors, c’est à elles de le montrer.

Outre les représentations sociales, les employeurs perçoivent le handicap comme un vecteur de coûts… Quels leviers s’offrent à eux ?

Il est normal qu’une entreprise se pose des questions sur l’investissement que suppose l’embauche d’un travailleur en fauteuil. Mais dans neuf cas sur dix, aucun aménagement de poste n’est nécessaire. Et si c’est le cas, les employeurs peuvent bénéficier d’aides financières. Depuis 1991, cette matière est communautarisée et régionalisée. En Région wallonne, les aides sont gérées par l’Awiph. Celle-ci propose des aides à la préparation à l’emploi, à l’embauche et au maintien à l’emploi. Les régions interviennent aussi lors de l’entrée en entreprise du travailleur avec un handicap. À compétences égales, il n’y a donc aucune raison de ne pas engager une personne handicapée.

 

 

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