Le niveau d’anglais des jeunes est-il en train de baisser ?

L’organisme EF (Education First) a sorti récemment ce qu’il présente comme « la plus grande étude mondiale sur les compétences en anglais. » On y apprend entre autres que le niveau des 18-20 ans serait en baisse depuis le covid, et qu’un gap croissant s’observe entre femmes et hommes. Tentative d’éclairage avec l’aide de deux professeurs d’anglais de HEC Liège.   
Maitrise de l'anglais
Commençons par une bonne nouvelle : même si elle a reculé d’une place par rapport à l’année dernière, la Belgique occupe la 7ème place parmi 113 pays (et le 6ème place à l’échelle européenne), juste après les Pays-Bas (n°1), Singapour, l’Autriche, le Danemark, la Norvège et la Suède. C’est ce qu’on peut découvrir dans l’étude publiée par EF (téléchargeable sur son site). Celle-ci établit un classement mondial de la maîtrise de l’anglais, avec une vue détaillée par région du monde, et même par ville. EF y fait également des corrélations intéressantes entre la maîtrise de l’anglais et la productivité, la richesse, le commerce, l’innovation… et même l’environnement et la liberté.

Pour l’heure, deux résultats nous ont particulièrement intrigués. Le premier est une baisse générale du niveau de maîtrise de l’anglais, et en particulier chez les 18-20 ans. A l’échelle mondiale, ceux-ci ont régressé de 89 points entre 2015 et 2023. Ce phénomène doit cependant être nuancé car il puisqu’il est le fruit à la fois de progrès notoires enregistrés dans certains pays, et de pertes dans d’autres. Des pays comme l’Inde, l’Indonésie, le Mexique et le Japon, par exemple, connaissent les baisses de compétences les plus importantes parmi les jeunes. En Europe, les 18-20 ans ont perdu 6 points entre 2015 et 2023, et ils sont la seule catégorie d’âge à présenter une évolution négative sur cette période. 

Impact du covid
L’explication la plus plausible est à trouver dans l’interruption des systèmes éducatifs et des occasions de partir en immersion durant le covid. Faut-il pour autant s’en inquiéter ? On peut en effet s’attendre à un rattrapage dans le temps. C’est d’ailleurs ce qu’ont observé David Homburg et Jonathan Solheid à HEC Liège. Tous deux y enseignent l’anglais. « Nous avons pu observer une chute dans les résultats à la sortie du covid, mais depuis l’année passée, nous sommes revenus à des taux de réussite tout à fait normaux. »

L’étude indique néanmoins que certains pays connaissent un déclin plus long et peut-être plus préoccupant, qui serait dû à « des systèmes éducatifs qui enseignent moins bien l’anglais qu’auparavant. » En ce qui concerne la Belgique, Adèle Agache, chargée de Relations Publiques au sein d’EF Belgique, évoque un problème de fond : « En Belgique, l’enseignement des langues à l’école se fait souvent dans des classes nombreuses, où les niveaux sont différents et les interactions et la pratique forcément limitées, et avec des professeurs qui ne sont pas ‘English natives’. »


Jonathan Solheid [square]
Jonathan Solheid, professeur d'anglais à HEC Liège

On n’apprend pas l’anglais dans une chambre
Sur le terrain, les deux professeurs ont observé une série d’autres tendances de fond. Jonathan Solheid, chargé d'enseignement principal en anglais : « Selon nous, une des choses qui peut expliquer cette tendance à la baisse est que comme les réseaux sociaux ont pris une place énorme dans la vie des jeunes, certains ont l’impression qu’il suffit de suivre deux ou trois influenceurs anglophones pour devenir bilingue. Or s’il y a bien une matière qui nécessite d’être pratiquée, encadrée et supervisée, ce sont les langues ! »

David Homburg, chef de travaux dans l'UER langues et enseignant en anglais des affaires, poursuit : « Nous voyons aussi un changement dans le rapport à l’apprentissage. Suite à l’évolution technologique énorme vers les cours en ligne, podcasts, etc., on voit que beaucoup d’étudiants se passent les cours en fond sonore pendant qu’ils font autre chose, ce qui crée des résultats très variables. »

L’internalisation n’a plus le vent en poupe ?
Par ailleurs, il constate, parmi ses étudiants, un attrait en baisse de l’international. « Notre département Relations Internationales remarque un certain désintérêt des étudiants par rapport à l’Erasmus, par exemple », souligne David Homburg. « Nous supposons, mais ce n’est qu’une partie de l’explication, que les projets d’internalisation avortés durant le covid ont refroidi certains jeunes. Le manque de fiabilité croissant du secteur du transport, le coût, la question climatique, et aussi les différentes crises que nous traversons, ont certainement un impact aussi. La baisse de niveau peut donc s’expliquer non pas par manque d’intérêt pour la langue, mais parce qu’on a moins d’occasions de l’utiliser. »

David Hombourg [square]
David Homburg, chef de travaux dans l'UER langues et enseignant en anglais des affaires

L’usage de l’anglais remis en question
Dans certaines parties du monde, des explications plus politiques sont aussi avancées. L’étude met par exemple en lumière un certain déclin de l’anglais en Asie de l’Est depuis quelques années. « Ce déclin s’est accéléré cette année, le Japon et la Chine connaissant des changements significatifs. Au cours de la même période, le nombre d’étudiants universitaires d’Asie de l’Est inscrits dans les universités américaines a chuté de manière significative. Les restrictions de voyage liées à la pandémie ont joué un rôle, mais la baisse de la maîtrise de l’anglais est probablement symptomatique de changements politiques et démographiques plus larges, ainsi que d’une confiance croissante dans la remise en question de l’hégémonie culturelle occidentale en matière d’éducation. »

Ecarts hommes/femmes
Autre aspect interpelant de l’étude : les chiffres révèlent un gap croissant entre hommes et femmes. Mais EF n’avance que des hypothèses. « Au cours de la dernière décennie, la maîtrise de l'anglais par les hommes s'est améliorée tandis que celle des femmes a légèrement diminué, ce qui a inversé leur position relative. (…) Le lieu de travail semble être un coupable évident : si les gens acquièrent des compétences au travail, c'est un domaine où les femmes sont encore sous-représentées, en particulier dans les emplois mieux rémunérés et plus internationaux. Mais l'écart entre les sexes chez les 18-25 ans est trois fois plus important que chez les adultes actifs, ce qui indique un problème engendré par les systèmes éducatifs eux-mêmes ou un problème sociétal que les écoles ne parviennent pas à résoudre. »   

Dans ses cours, Jonathan Solheid observe une réalité qui ne colle pas forcément à ces conclusions. « Nos étudiantes sont au contraire plus assidues dans leur travail. » Il avance cependant une explication possible à la baisse de performance des femmes lors des tests d’EF : « peut-être que ça se joue au niveau de la gestion du stress. » Son collègue rejoint cette hypothèse : « Si l’on part du principe que les garçons ont tendance à prendre plus de risques, on pourrait justifier cet écart par le fait que comme une langue s’apprend par la pratique et par essais-erreurs, une approche plus scolaire ou prudente permettra probablement de moins bien la développer. »

L’écart se creuse entre Flamands et Francophones
Si la Belgique occupe cette place de choix dans le top mondial, c’est surtout grâce aux Flamands, qui, sans surprise, tirent clairement les scores de notre pays vers le haut. « L’écart entre les régions linguistiques s’est même accru, avec une nette amélioration en Flandre (score de 660) et une perte de plus de 40 points pour les régions francophones (579 en 2022 et 531 en 2023) », indique l’étude.

Plusieurs raisons expliquent cela, selon nos différents interlocuteurs. Tout d’abord, comme le français est aussi une langue internationale, les Francophones ressentent peut-être moins la nécessité de développer d’autres langues. Ensuite, les jeunes flamands commencent à apprendre et sont baignés dans l’anglais beaucoup plus tôt, ne fut-ce que parce que peu de films sont doublés en néerlandais. L’anglais et le néerlandais font aussi partie du même groupe linguistique, ce qui facilite l’apprentissage à la base. 

Dans la partie francophone, Bruxelles obtient les meilleurs scores (574), suivie de la Province de Liège (544), du Hainaut (536), de la Province du Luxembourg (533) et du Brabant wallon (513), et enfin de celle de Namur qui présente un score modéré (505).

EF est un organisme international spécialisé dans les séjours linguistiques et les programmes d’échanges universitaires, culturels et éducatifs. Chaque année depuis 2011, il analyse les résultats de ses tests d’anglais (EF SET) passés dans le monde pour établir l’indice de compétence en anglais (EF English Proficiensy Index), par pays et par régions du monde. La dernière édition, publiée ce mois de novembre, analyse les résultats de 2,2 millions tests passés dans 113 pays en 2022. Le score 700-800 équivaut à un niveau C2 (le plus élevé), tandis que le score 0-199 correspond à un Pré-A1.