Le nouvel âge d'or des « ingénieures »

Pour la troisième fois, la plateforme IngénieursBelges.be publie son baromètre annuel. Alors que la réindustrialisation est au cœur des débats, les ingénieurs sont toujours très courtisés. Mais les femmes continuent de snober l’industrie. Malgré une demande importante.

La crise, les crises et même le dérèglement climatique n’y changent pas grand-chose : sur le marché de l’emploi, les entreprises de tous les secteurs recherchent toujours des ingénieurs. La demande reste forte dans l’informatique et les télécommunications, mais aussi dans l’énergie, l’aéronautique, le transport, l’industrie pharmaceutique, l’environnement, aussi bien que dans les sociétés de conseil et d’audit, comme dans les banques. Et pourtant, Nori Manderlier, secrétaire générale de l’Union francophone des associations d’ingénieurs industriels de Belgique (UFIIB) et Jacques van Vyve, président de la Fabi, dénoncent une « pénurie préoccupante » d'ingénieurs. Ils invitent la Belgique à repeupler ses écoles. Et les filles, à oser les carrières dans l’industrie.

Ils sont présents dans l’automobile, l’aéronautique, la mécanique. Et pourtant, on compte 40 % d’ingénieurs en moins depuis 2000. Dans les écoles, la désertion des matières scientifiques se poursuit ?

Depuis cinq ans, le nombre de diplômés reste stable. En Belgique francophone, on constate qu’en moyenne, 1 250 ingénieurs civils, bio-ingénieurs et ingénieurs industriels sortent, chaque année, des universités et hautes écoles. Mais il en sortait 1 500 il y a dix ans et 1 700 il y a quinze ans. Ce qu’on constate, par contre, c’est une augmentation du nombre d’ingénieurs qui font leurs études à l’université. Cette croissance est compensée en partie par la baisse des inscriptions dans les hautes écoles. Au total, cette année, il y a 50 étudiants supplémentaires en Fédération Wallonie-Bruxelles, contre 2 830 étudiants inscrits en 2012 et 2 745 en 2011.

Malgré ce regain d’intérêt, la pénurie d’ingénieurs en Belgique est estimée entre 2 000 et 3 000 ingénieurs. Cela correspond réellement aux besoins du marché ?

On s’aperçoit qu’en affinant, les employeurs demandent certains types d’ingénieurs spécialisés. En particulier dans l’IT, la chimie, la science des matériaux, la mécanique de précision, l’aéronautique, les transports ferroviaires, la sécurité et l’industrie médicale. Mais le titre d’ingénieur ne garantit pas, à lui seul, un emploi direct. En réalité, la vitesse d’insertion professionnelle est plus faible qu’avant. Il faut attendre au moins 8 mois avant que 90 % des diplômés aient trouvé un premier emploi. Statistiquement, ce sont les bio-ingénieurs qui mettent le plus de temps pour accéder à l’emploi. Après un an, il reste en moyenne 5 % de diplômés sans emploi. Fait interpellant : ce même pourcentage de diplômés émarge à un plan de formation insertion.

Ce n’est donc plus la voie royale d’il y a trente ans ?

L’ingénieur reste un profil « passe-muraille ». Il est apprécié pour la diversité de ses compétences. Cette combinaison de connaissances, d’inventivité, de sens des réalités explique le renouveau d’intérêt pour un métier qui continue à offrir des débouchés passionnants. Mais la désindustrialisation a évidemment des effets sur les embauches. Même si les partenaires sociaux et les décideurs politiques luttent pour inverser la vapeur.

Encore minoritaires, les femmes n’occupent que 22 % des postes d’ingénieurs en 2013 et moins de la moitié dans l’industrie… D’où vient ce vide ?

Les femmes ne se tournent pas naturellement vers ces métiers. Cela vient d’un déficit d’information sur les fonctions. Malgré tout, le taux de féminisation est en croissance régulière : en quarante ans, la proportion de femmes ingénieurs est passée de 3 % à 22 %. L’équilibre est atteint chez les bio-ingénieurs. Mais on ne relève que 12 % à 18 % de femmes parmi les ingénieurs civils et les ingénieurs industriels. Les jeunes femmes ingénieurs s’orientent traditionnellement vers l’agroalimentaire et l’industrie pharmaceutique. Sans doute parce que ces secteurs induisent davantage la notion du care. Or, le numérique, la chimie, le transport ou le génie civil affichent de vrais besoins. L’enjeu se pose durant les deux dernières années du secondaire. Les filles craignent souvent de s’orienter vers ces métiers, qu’elles ne connaissent pas bien, alors que les emplois y sont très nombreux.

Longtemps, les ingénieurs ont été appréciés pour leur esprit logique, analytique et synthétique. Aujourd’hui, alors que l’industrie ne jure que par l’innovation, n’est-il pas temps de redevenir créateurs ?

Jusqu’à présent, sa mission était d’apporter de la rationalité dans les organisations. Mais pour innover, l’ingénieur du XXIe siècle doit développer une nouvelle sensibilité : plus éthique, plus ouverte sur le monde et plus esthétique. Une nouvelle métaphore s’impose : celle de « l’ingénieur à cerveau droit ». Ce qui oblige le praticien à réfléchir autrement, en sortant des sentiers battus. Il n’est plus seulement un être rationnel, mais aussi relationnel. Soft skills, agilité communicationnelle et créativité sont les clés pour aborder des carrières qui seront toujours moins linéaires.

Préparés à l’hypothèse du chômage, jamais les jeunes n’ont autant cherché de sens dans l’action et d’utilité sociale dans leur emploi… Le métier d’ingénieur peut-il répondre à ces désirs ?

La nature même de leur métier confère aux ingénieurs un rôle d’acteur central de l’innovation. Ils créent des solutions qui doivent répondre non seulement aux problèmes industriels, mais aussi sociaux ou environnementaux. Dans un monde marqué par la fin des énergies fossiles, la profession doit prendre en compte des enjeux majeurs tels que la soutenabilité. Ces besoins s’imposent à toutes les filières. Du coup, de nouvelles spécialisations se créent autour de l’utilisation optimale des matériaux, des économies d’énergie, de la sécurité et du contrôle de qualité. Un autre secteur d’avenir, ce sont les services. Les ingénieurs qui ont à la fois une vision généraliste et une compétence spécialisée seront toujours plébiscités par les recruteurs.

 

JEUNES INGÉNIEURS

8 mois

90 % des diplômés doivent attendre 8 mois avant de trouver leur premier emploi

22 %

des postes d’ingénieurs sont occupés par des femmes en 2013

2 600 €

c’est le salaire médian brut des trois catégories d’ingénieurs (civils, bio- et industriels)

Source : INGENIEURSBELGES.BE

 

 

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