"Le pire contrat qu’on puisse imaginer"

Ewelina, 30 ans, manager RH dans une agence d'intérim


Samedi, 21 h, place des Trois Croix. Quelques vélos zigzaguent entre les Hummer, les Jaguar, les Mercedes-Benz et autres calibres motorisés. En face, sur la terrasse du café Szpilka (L'Aiguille), hipsters, bobos, filles longilignes et businessmen prennent la pose. Casque vintage vissé autour du cou, veston moulant et grosses lunettes, un jeune fume le cigare. À Varsovie, la nonchalance n'existe pas. L'économie collectiviste n'est qu'un lointain souvenir. L'insouciance a pris le dessus. Yeux bleus malicieux, Ewelina observe la jeunesse montante de Varsovie. " C'est un pays à  deux vitesses ", confie-t-elle. " Les uns, euphoriques, ignorent la crise grâce à  leur succès ; les autres sont frustrés car au chômage ou aux contrats de misère. " À 30 ans, Ewelina expérimente de près la réalité du terrain. " J'ai deux diplômes universitaires, quelques années d'expérience. Mais presque aucune stabilité de revenus ", confie-t-elle.

Manager RH dans une agence d'intérim, elle vient de quitter son employeur, lassée de travailler sur base de " contrats poubelles ". " C'est le pire contrat que l'on puisse imaginer. Pas de sécurité sociale, pas de points de retraite, pas de congés payés, aucun soutien en cas de maladie. " D'après l'Office national de la statistique, à  la mi-2011, plus de 3,3 millions de Polonais étaient en CDD, soit 27 % de l'ensemble des salariés. C'est un taux record en Europe, deux fois plus élevé que la moyenne. Selon le ministère des Finances, 796 000 autres Polonais travaillaient en 2010 sous contrat de mandat ou sous contrat d'ouvrage, conclus pour l'exécution d'une tâche précise.

Pourquoi sont-ils si nombreux ? " Notre législation est très libérale ", commente Ewelina. " Les employeurs ont peur des risques et des coûts générés par les CDI. Ils recherchent des gens ultraflexibles, capables de travailler du jour au lendemain, presque sur commande. Ou alors trois mois de suite, mais sans revenus mensuels. " Malgré une loi qui protège les travailleurs intérimaires, la plupart des agences se plient aux désirs des entreprises et recrutent sur ces termes, sinon, elles perdent leurs clients.

" Certains travailleurs n'ont aucune protection. Un problème se pose lorsqu'on abuse de ces contrats et que les employés travaillent trop longtemps sans être embauchés. Et s'ils se font contrôler, les employeurs feignent l'ignorance, reportant la responsabilité sur l'agence. "
Et les syndicats ? " Ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Dans les PME, tout est fait pour les éviter. Du coup, ils ont fini par abdiquer. " Ewelina, c'est la force carrossée faite femme : un esprit qui bouge comme autant de pièces métalliques assemblées, un port d'airain et l'impression qu'elle entend tout, qu'elle voit tout et peut sauter en un quart de seconde sur quiconque menace son existence. Instinct de survie qui jamais ne jette la perche de la compassion : " La Pologne a réussi son rêve. Elle a atteint les standards de vie occidentale. Mais à  quel prix ? " 

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