Le slashing ou l’art de combiner des talents multiples et variés

Ils et elles sont nombreux à combiner plusieurs emplois. Alors que les entreprises peinent à recruter ou fidéliser les travailleurs, la solution peut résider dans la pratique d’un management agile tenant compte des attentes et compétences de ces personnes multi-potentielles.

Entretien

Emilie Somers, formatrice, consultante en people management, hypnothérapeute, showconférencière…, s’est longtemps demandé comment faire pour valider ses compétences, le sérieux de son savoir et de son savoir-faire dans ses différentes activités. Puis elle a découvert qu’il existe un terme pour désigner son mode d’être au travail, inspiré du « slash », la barre oblique qu’on trouve sur les claviers d’ordinateur. Elle est donc « slasheuse », c’est-à-dire une personne qui exerce plusieurs métiers à la fois.

emilie slasheuse

Emilie Somers, « slasheuse  »

Qu’est-ce qui pousse une personne à occuper plusieurs emplois en même temps ?

Certains profils ont un plus grand besoin de liberté que d’autres. Le fait de pouvoir faire plusieurs métiers en même temps va permettre d’avoir plus de flexibilité dans l’organisation de la vie privée. On constate que, pour ces personnes, l’épicentre n’est plus la vie professionnelle, mais bien la famille. La génération des millenials n’a plus besoin d’exister exclusivement dans sa représentation professionnelle et se rend aussi complète en s’investissant dans des comportements sociaux et écologiques. Et puis, avec les crises connues récemment, certains ont vu leur business éclater en mille morceaux. A côté de la quête de sens et de liberté, en se diversifiant, ils diminuent les risques et trouvent une forme de sécurité.

Y a-t-il des secteurs ou des métiers qui se prêtent plus facilement au « slashing » ?

Pas à ma connaissance. J’ai rencontré un chirurgien qui souhaite lever le pied et investir du temps dans un métier plus manuel. J’accompagne aussi une femme très investie en politique qui diminue son temps de travail pour se nourrir intellectuellement dans l’apprentissage de langues et de cultures liées à ces langues, en vue de pouvoir se réaliser à l’étranger et mixer ses deux compétences.

Quelle influence les nouvelles technologies ont-elles sur cette forme de relation au travail ?

Les métiers de la tech rassemblent beaucoup de multi-potentiels, flexibles, adaptables, et de profils neuro-atypiques. Beaucoup de métiers créatifs qui ont soif de quelque chose d’innovant. Ces métiers induisent des changements de comportement, en ouvrant un champ des possibles beaucoup plus grand en montrant qu’il y a d’autres manières de faire. Les profils neuro-atypique représentent 5 % de la population, mais quand ils mettent un pied dans la tech, ils représentent 30 %. Ce qui veut dire qu’il y a dans ce milieu-là un mode de fonctionnement, une plasticité cérébrale, qui donnent une vision et une transformation très claires de la société. Comme ce sont ces personnes qui développent les applications qui se retrouvent dans toutes les maisons de la société, par mimétisme, il y a aussi un changement de mentalité parmi les profils plus classiques et plus neuro-typiques. Le numérique influence ces comportements, mais de manière plus lente, parce qu’il faut le temps de l’intégrer, de le digérer, et de considérer cela comme une nouvelle norme. Dans le milieu du numérique, c’est absolument normal d’être un slasheur, on ne se pose même pas la question.

Quelles sont les principales caractéristiques du slasheur ou de la slasheuse ?

Ce sont généralement des profils qui ont une excitabilité intellectuelle, qui ont besoin de cette diversité, qui sont curieux, ont faim d’autre chose, sont passionnés et infatigables. Cet appétit est de plus en plus grand avec l’ouverture de l’autonomie entrepreneuriale via les réseaux sociaux qui vous permettent de développer plus facilement votre activité. Il y a un comportement lié au numérique qui favorise l’émergence de plusieurs métiers. Il y a aussi beaucoup de personnes qui ne trouvent pas assez la dimension créative dans leur métier central et qui peuvent s’émanciper dans une pratique plus créative, artistique ou artisanale.

Quels sont les aspects positifs et négatifs de ce mode de vie professionnel pour le slasheur ou la slasheuse, mais aussi pour les entreprises en manque de personnel ?

En tant que salarié, il est possible d’avoir ce profil-là sans être indépendant. J’ai rencontré un ingénieur qui était dans sa boîte depuis la sortie de l’université, depuis plus de dix ans. Quand il en a fait le tour et a commencé à tourner en rond, il avait la possibilité de faire une proposition en interne et d’y créer son propre job ou de quitter l’entreprise. Très investi dans les questions écologiques, il a proposé d’aider l’usine à se décarboner. L’usine a développé son offre dans un domaine qui n’était pas prévu et l’ingénieur resté dans l’entreprise est nourri, challengé, investi dans un projet innovant, en accord avec ses valeurs et sa quête de sens. Quand un nouveau métier ou une nouvelle envie apparaît, ces profils ne lâchent pas nécessairement leur expertise, qui reste disponible pour autre chose.

Quels sont ses impacts sur le marché du travail et le monde des entreprises ?

Les entreprises ont de plus en plus de difficultés à recruter et à fidéliser les nouveaux arrivants. L’entreprise ne peut plus assurer une sécurité absolue, qui n’est d’ailleurs plus une valeur importante. Les slasheurs montrent une autonomie par rapport au monde du travail. Aujourd’hui, c’est le travailleur qui a le pouvoir et, pour l’entreprise, il est donc nécessaire d’appliquer du management habile, pour pouvoir introduire des profils qui ont une vraie plus-value et, pourquoi pas, pour certaines fonctions, travailler avec des indépendants multi-potentiels. Pratiquer le management habile signifie aussi faire confiance, favoriser l’autonomie et quitter le top-down.

Comment les entreprises peuvent-elles tirer parti de cette forme de relation au travail ?

D’abord en intégrant la notion de slasheur, en la valorisant, en cassant l’image du slasheur qui fait un peu de tout sans le faire bien. En utilisant les vrais potentiels, les vraies compétences multiples, qui cassent les codes d’un mode de fonctionnement orienté sur de l’expertise unique. Pour créer cette agilité et fidéliser le travailleur, l’entreprise peut lui demander d’expliquer ce qui le motive, ce dont il a envie, au-delà de ce pour quoi il a été embauché, pour voir si cela peut être intégré dans son travail. L’entreprise fera alors preuve de flexibilité en lui octroyant du temps pour développer son projet annexe qui pourra peut-être, à un moment, s’insérer dans le sien. Elle sera alors plus dans un esprit de collaboration et d’overview que dans quelque chose de segmenté et cloisonné. Ce qui crée la valeur ajoutée d’un individu qu’on va engager, c’est de vérifier qu’il crée bien plusieurs choses ou qu’il soit suffisamment curieux pour nourrir l’application ou le projet pour lequel il sera engagé.

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