Le travail, un plaisir esthétique ?

Souvent sollicité pour commenter l’actualité, Charles Pépin est agrégé de philosophie, enseignant et collabore à plusieurs revues, dont "Philosophie magazine". Son dernier livre, "Quand la beauté nous sauve", est consacré à la beauté. Pour lui, elle peut jaillir n’importe où. Même à travers le management.

Le beau est l’éclat du vrai, disait Hegel. Le plaisir esthétique n’a pas d'équivalent. Il dépasse de loin le simple agrément. Dans son nouvel essai, « Quand la beauté nous sauve », le philosophe Charles Pépin interroge cette énigme en détective érudit et passionné. Puisant dans la pensée de Kant, Freud ou Nietzsche, il nous fait partager ses joyeuses méditations. Et si la beauté l’emportait au travail ? Le beau nous aide à retrouver notre liberté de juger, favorise l'introspection, dope la confiance en soi, invite à se dépasser et développe notre capacité d'émerveillement, explique Pépin. Invité à Bruxelles par l’APM (Association progrès du management), un réseau indépendant qui regroupe près de 6 000 dirigeants d’entreprise francophones, le philosophe enjoint les managers à délaisser la pression pour permettre l'existence du bonheur au travail.

Le travail laisse-t-il suffisamment de place à l’émergence de la beauté ?

La beauté et le travail ne sont pas contradictoires. Chaque manager devrait porter en lui des qualités d’esthète, sensible à la beauté. Seulement, en temps de crise, on se sent illégitime à parler de beauté. Comme si c’était déjà bien de ne pas être au chômage. C’est un mauvais raisonnement : on n’est pas esthète à temps partiel. Or, ce n’est que quand on éprouve un plaisir esthétique à exercer certaines tâches que le travail devient beau. Si l’on exporte ce principe à un cadre ou un manager, on arrive à penser la décision. Lorsque j’éprouve une émotion esthétique, je ne mens pas, je n’essaie pas de me distinguer socialement. J’apprends à me faire confiance, à m’écouter. À me fier à mon intuition. La beauté nous guérit de nos doutes. L’émotion esthétique est un réapprentissage de l’estime de soi. Un autre aspect de la beauté peut être défini comme la manière dont les valeurs se trouvent véhiculées sous une forme sensible. C’est ce qu’on appelle le symbole. Une entreprise est belle quand elle porte la cohérence de ses valeurs dans son fonctionnement, dans ses bâtiments et dans tout ce qui est non verbal. La beauté, ce n’est pas l’enrobage : c’est la cohérence systémique de l’ensemble.

Le management actuel permet-il aux travailleurs de jouer de leur capacité d’émerveillement ?

Non, aujourd’hui, le triomphe du processus inhibe toute possibilité d’émerveillement. Sous couvert d’efficacité, on en profite pour enlever tout espace à l’inventivité et à l’initiative. Toutefois, on entrevoit des espaces de progrès. Beaucoup de dirigeants acceptent un discours moins volontariste : ils comprennent qu’on n’obtient pas de bons résultats en pressurisant les salariés. Et que des espaces de liberté sont nécessaires pour que les travailleurs soient capables de visions, d’initiatives et de responsabilités. Cette crise est l’occasion d’une nouvelle Renaissance, d’un changement de civilisation. Il y a plein d'indices. Le capitalisme arrive à la fin d’un cycle où on ne peut valoriser le travail quand la financiarisation rapporte plus. S’il veut survivre, le capitalisme devra se rénover sur un mode beaucoup plus humaniste que par le passé.

La beauté exerce une fascination, une attractivité. Comment les entreprises peuvent-elles en tirer parti ?

En faisant sentir aux travailleurs que lorsque la beauté les touche, ils retrouvent le pouvoir de s’écouter, de se faire confiance. Tout le monde est sensible à la beauté. Savoir la regarder, c’est être moins prisonnier de la dictature des choses à faire. Arrêter de se référer sans arrêt à la norme, aux processus, peut être un ressort essentiel pour libérer les talents. C’est ce que toute expérience esthétique rappelle. Mais il ne s’agit pas de se passer des règles : toutes les entreprises ne peuvent fonctionner comme une agence de pub des années 80. Si la maîtrise des règles est nécessaire, ceux qui s’en émancipent pour apporter une idée nouvelle doivent être écoutés. Kant dit que pour être sensible à la beauté, il faut écouter sa nature. Pour écouter sa nature, il ne faut pas être cultivé. Mais ce sont les plus cultivés qui parviennent le plus facilement à écouter leur nature. Les émotions esthétiques, être sensible à, ce n’est pas maîtriser des codes. C’est comme un muscle que l’on entretient. Il faut multiplier les chances de rencontrer la beauté.

La beauté est-elle une condition du bonheur ?

La beauté, c’est le meilleur antidote au mal du siècle : le relativisme. Elle pousse à prendre position. Dire : C'est beau !, c’est exprimer ce que l’on ressent comme une vérité à ce moment-là. C’est se sentir libre, s’écouter. C’est se faire confiance. C’est ça qui est très fort, nous avons un pouvoir d’éblouissement. Dans un monde pressé, stressé, en accéléré, il est bon de nous rappeler que nous avons ce pouvoir. Mais un travailleur n’est réellement heureux que quand son travail lui apporte une reconnaissance objective de sa valeur. La reconnaissance, c’est ce après quoi l’animal humain court. C’est ce dont il manque radicalement. Un autre ressort de la motivation au travail, c’est la libido. Pour accomplir au mieux son travail, on va chercher une ressource profonde en soi, qui est cette énergie associée aux pulsions agressives ou sexuelles refoulées. Par le travail, cette énergie est sublimée en quelque chose qui nourrit la civilisation. Freud voyait dans la rencontre avec la beauté le moyen de transformer nos pulsions refoulées en « émoi spirituel ». Le rôle d’un manager, c’est donc de donner des occasions de sublimation. Des occasions de s’investir dans quelque chose d’intéressant et qui permet au salarié de rechercher en lui cette ressource qu’est la libido.

D’aucuns prétendent qu’un diplôme de philo mène droit au chômage. Pourtant, les philosophes sont souvent sollicités par le patronat. Quel est l’apport de la philosophie au management ?

Les entreprises font appel à nous dans l’espoir qu’on puisse leur apporter du sens. Mais un philosophe n’est ni un prêtre ni un idéologue. Il ne fait qu’apporter une expérience intellectuelle. La philosophie, c’est un simple éclairage, une lecture différente de la vie. Les gens sont heureux d’utiliser leur cerveau, de retrouver le plaisir de penser. Car trop souvent, même s’ils ont un poste à responsabilité, ils exercent un métier répétitif, dans lequel ils se soumettent à la dictature du process. Au contact d’un philosophe, les patrons se souviennent qu’on n’éprouve pas seulement du plaisir en couchant avec sa femme, en décrochant un immense contrat ou en gagnant au tennis, mais aussi en réfléchissant. Quand je les rencontre, trop de grands patrons passent aux aveux : ils ne réfléchissent plus assez. Et aimeraient le faire davantage.

Rafal Naczyk

À LIRE

Quand la beauté nous sauve, Charles Pépin, éd. Robert Laffont, 234 p., 18 €.

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