Les besoins de formation explosent à Bruxelles

Depuis dix-sept ans, Michel Peffer est directeur général de Bruxelles Formation. À l’aune de son départ à la retraite, il dresse un constat préoccupant du marché de l’emploi bruxellois.

Bruxelles couve-t-elle une bombe sociale ? La capitale se démène toujours avec un taux de chômage élevé (20,1 %), une forte inactivité chez les jeunes (30 %) et un décrochage scolaire chez les personnes d’origine étrangère. Alors que dans le giron politique, on agite le spectre d’une fusion entre Actiris et Bruxelles Formation, la formation professionnelle y apparaît plus cruciale que jamais. L’an passé, ils étaient 16 250 stagiaires contre 15 035 en 2011. Un chiffre record pour l’organisme public. Mais le point de rupture n'est pas loin. Et ce, parce que la situation des demandeurs d’emploi a changé : Nous devons faire face à un public qui demande de plus en plus d’interventions. Avant de diriger les gens vers une formation qualifiante, nous devons leur assurer des préformations, voire une initiation à la citoyenneté, constate Michel Peffer, qui tire sa révérence après dix-sept ans à la tête de Bruxelles Formation.

Quel bilan dressez-vous de l'activité de Bruxelles Formation ces dix-sept dernières années ? Avec quelles réussites ? Quels écueils ?

Ces dernières années, la qualité de notre personnel a beaucoup augmenté. De 150 salariés, nous sommes passés à une équipe de 400 personnes. Cela s’explique par un besoin croissant de formations. En dix ans, le nombre de personnes ayant suivi des cours auprès de Bruxelles Formation ou auprès de nos partenaires (ASBL d'insertion, fonds sectoriels, opérateurs privés, etc.) a doublé, passant de 5 900 personnes en 2000 à un peu plus de 12 000 en 2010. Ils étaient 16 250 stagiaires l’an passé contre 15 035 en 2011. Seulement, la situation des demandeurs d’emploi a beaucoup changé : nous devons faire face désormais à un public qui demande de plus en plus d’interventions. La moitié des demandeurs d’emploi n’ont pas leur diplôme d’études secondaires. Avant de les diriger vers une formation qualifiante, nous devons leur assurer des préformations, voire une initiation à la citoyenneté. Il y a toute une série d’éléments de socialisation des demandeurs d’emploi qui sont nécessaires. Nous devons donc avoir une démarche qui permet aux gens de devenir, à leur tour, proactifs.  

La formation ne s’est-elle pas substituée à l’enseignement ?

Pas seulement à l’enseignement, mais aussi à l’éducation. Neuf fois sur dix, les personnes qui entrent en formation chez nous veulent trouver un emploi. D’autres manquent parfois de motivation. Et l’on assiste, de manière encore marginale, à un phénomène d’agressivité à l’égard de nos formateurs et de nos conseillers. Avant d’amener ce public vers l’emploi, on leur fournit d’abord un savoir-être. Nous ne faisons plus de la formation qualifiante, mais de la remise à niveau par rapport aux connaissances censées être acquises à l'école.

Une des finalités de Bruxelles Formation est d'assurer une meilleure adéquation entre offre et demande de compétences. Autrement dit, de contrecarrer le mismatch qui perdure entre employeurs et chercheurs d’emploi. En l'espace de ces années, le phénomène s'est-il accentué à Bruxelles ?

Il n’y a pas de liaison mécanique entre la formation et l’emploi. Une des difficultés que nous rencontrons, c’est que les gens ne parlent pas la langue. Ils ont du mal à comprendre nos formateurs. En 2012, 44 % des demandeurs d'emploi qui sont passés par Bruxelles Formation ont suivi une formation en langues. Le néerlandais représente environ 42 % des cours de langues, mais la formation en « français, langue étrangère » a connu une explosion de 19 % à 39 % en un an. Ce problème s’aggrave à Bruxelles. Mais il doit se régler à l’échelle européenne. Si demain, Bruxelles ne peut maîtriser les afflux de personnes infraqualifiées, nous aurons des problèmes d’accueil, de chômage et de délinquance.

Au-delà des langues, à Bruxelles, quels sont les besoins les plus prégnants en termes de formations ?

Nous sommes marqués par une civilisation qui a toujours favorisé une réflexion abstraite. Mais elle ne correspond pas à toutes les nécessités. Dans une société, si 10 % des gens coordonnent ce que font 90 %, c’est très efficace. Mais si 90 % des personnes coordonnent ce que font les 10 % restants, n’y a-t-il pas un début de parasitisme social ? Aujourd’hui, nous devons faire face à un besoin de réindustrialisation. Il faut des gens qui peuvent exécuter un certain nombre de tâches, en toute intelligence. Pour cela, il faut revaloriser les formations de terrain. Mais les pédagogues aussi doivent se remettre en question. Pour eux, le défi consiste à attiser l’esprit critique, en le présentant sous des formes nouvelles, adaptées au public. Notamment par le biais des nouvelles technologies pour éviter le risque de décrochage.

Vos formations s'adressent aussi entreprises. Dans quels cadres ?

Nous proposons des programmes de formations permanentes et de recyclage des travailleurs, ainsi qu’une série de formations « clés en main ». Une des approches qui donnent les meilleurs résultats en matière d’emploi, ce sont les FPi-E (formations professionnelles individuelles en entreprises). Ce programme permet à des chercheurs d’emploi de finaliser leur formation en entreprise. Ils sont coachés et suivis par nos délégués. De son côté, l’entreprise paie un complément à l’allocation de chômage, sous la forme d’une prime de productivité. À l’issue de la formation, l’employeur est tenu d’engager le stagiaire sous contrat de travail pour 6 mois. 80 % à 85 % des stagiaires qui passent par ce système décrochent un contrat de travail. Et parmi eux, la moitié décroche un CDI. Depuis longtemps, nous proposons aussi des formations professionnelles individuelles en établissement d’enseignement. Elles visent les qualifications pour lesquelles il existe une pénurie structurelle sur le marché de l’emploi. Jusqu’à présent, seule la formation d’infirmière entrait dans ce cadre. Elle vient d’être étendue aux instituteurs.

Actiris envisage de se loger dans les mêmes bâtiments que ceux de Bruxelles Formation. Y a-t-il une volonté de fusion ou de mise sous tutelle ?

Partout en Europe, à l’exception de quatre pays (la Belgique, le Luxembourg, Malte et le Portugal), la formation professionnelle et l’accompagnement du chômeur sont réalisés par des opérateurs différents. S’il s’avère que la fusion avec Actiris sera le modèle le plus performant, quelle sera alors la place du VDAB ? Les Flamands vont-ils abandonner leurs compétences en matière de formation professionnelle ? J’en doute. Pour l’instant, nous avons un accord : Actiris a prévu de ne pas organiser lui-même de formation, mais de financer directement Bruxelles Formation.

Quel héritage souhaitez-vous laisser à ceux qui vous succéderont ?

Un esprit de service, ouvert aux demandes des entreprises et des demandeurs d’emploi. Depuis plusieurs années, Bruxelles Formation a pris les devants pour devenir un service public performant. Un progiciel de gestion intégrée a été mis en place et les formations ont été adaptées aux réalités du marché de l’emploi dans la capitale. Des formations ont aussi vu le jour dans le cadre de l’alliance Emploi-Environnement et du New Deal développé au niveau de la Région. Aujourd’hui, les patrons reçoivent chaque mois la liste des stagiaires qui terminent leur formation et qui sont disponibles sur le marché de l’emploi dans les 30 jours. Ils pourraient rapidement faire le lien avec leurs besoins. Le problème, c’est qu’à Bruxelles, il y a de moins en moins de patrons et de décideurs RH bruxellois. Certains ne savent même pas ce que nous pouvons leur apporter. J’aimerais qu’à l’avenir, il y ait un plus grand esprit de réseau.

 

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