Les cols gris, ces techniciens de la connaissance

Alors que l'harmonisation des statuts d’ouvrier et d’employé est désormais actée en Belgique, la frontière entre travailleurs « manuels » (cols bleus) et « intellectuels » (cols blancs) tend à s’atténuer dans les entreprises. Un nouveau type de talent voit le jour : les « techniciens de la connaissance » ou « col gris ». 

Les appellations varient, mais le concept est désormais bien défini : les ouvriers et techniciens de la connaissance ou « cols gris » possèdent cette particularité inédite, voire inconcevable, dans les entreprises pendant des décennies, à passer du terrain au management, à marier les compétences des « cols bleus » et des « cols blancs. » Pour Quentin Flandroit, consultant spécialisé pour les profils techniques chez Manpower, il s'agit là d'une évolution fondamentale qui tend à rompre les codes classiques sur le marché de l'emploi. Et qui, surtout, induit pour les employeurs une nouvelle difficulté : de tels profils, qui ont ajouté à leurs compétences purement techniques une orientation commerciale ou managériale, sont bien conscients de leur valeur sur le marché.

Dans quel contexte s'inscrit cette émergence des ouvriers/techniciens de la connaissance ?

L’industrie d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’il y a quelques années. Les processus de production sont digitalisés, la robotique a remplacé le travail manuel, la production à la chaîne tend à céder la place à la production modulaire en petites équipes, les commandes et le contrôle sont également automatisés. Les métiers de l’industrie sont en train de se transformer radicalement sous l’effet du progrès technologique. Les ouvriers de la connaissance répondent à cette mutation en possédant davantage de compétences transversales, techniques, d'une part, et « commerciales » ou « managériales », d'autre part.

Le cloisonnement entre col blanc et col bleu, c'est fini ?

Nonobstant ses difficultés, l'harmonisation des statuts d'ouvrier et d'employé en est une illustration dans notre pays. Le temps où les tâches de management (les cols blancs) étaient strictement séparées des tâches d’exécution (cols bleus) est effectivement révolu. Les cols gris combinent en quelque sorte le meilleur des deux mondes...

Quel est le profil de l'ouvrier/technicien de la connaissance ?

Le col gris développe ou utilise l’information dans son travail : il est capable de programmer, il peut conduire et entretenir des machines de production, détecter les pannes, proposer des améliorations, s’intégrer dans des équipes pluridisciplinaires et effectuer des tâches de management, entre autres. En sus des compétences techniques, le col gris possède donc des compétences transversales qui lui permettent de s’adapter en permanence aux évolutions de son environnement. En ce sens, il est un acteur-clé de sa mobilité professionnelle et de son employabilité.

Par exemple ?

Le profil type est celui de l'électromécanicien dans le secteur de la production (automobile, agroalimentaire, etc.) : technicien de maintenance à la base, il est non seulement appelé à intervenir sur les machines, mais aussi à en effectuer la programmation en fonction de contraintes de gestion, de planification, de coûts, entre autres. Progressivement, il acquiert des compétences de gestion qui lui permettent de devenir chef d'équipe, par exemple. La même évolution se dessine dans les services : la maintenance énergétique des bâtiments, par exemple, requiert des profils qui maîtrisent à la fois les techniques de climatisation, mais sont aussi en mesure de dialoguer avec le client, de comprendre ses besoins et de s'y adapter.

Soit autant d'oiseaux rares ?

La maîtrise technique est, dès le départ, un élément de rareté en raison de la désaffection en amont pour les filières d'enseignement technique. La rareté s'accentue d'autant plus si l'on demande à ces personnes de maîtriser des compétences de programmation, de gestion d'équipe, de gestion de la relation avec le client. Il n'est donc pas faux d'affirmer que les ouvriers ou techniciens de la connaissance ont un boulevard professionnel qui s'ouvre devant eux. C'est vrai en Belgique, mais aussi en Europe et dans tous les pays industrialisés. Selon une étude menée par Manpower aux États-Unis, 93 % des managers de l’industrie américaine estiment que de telles compétences des salariés seront un facteur-clé pour le retour de l’industrie sur le devant de la scène. La demande pour de tels profils va vraisemblablement fortement s'accentuer dans un proche avenir.

Quelles sont les conséquences sur le marché de l'emploi ?

La transparence étant ce qu'elle est, via les réseaux sociaux notamment, de tels profils savent pertinemment ce qu'ils valent et quelles sont les opportunités. Changent-ils pour autant d'employeur comme de chemise ? Pas systématiquement, et certainement pas en raison uniquement d'un package salarial plus avantageux. Les perspectives de carrière ou la possibilité de bénéficier de formations ou de coûteuses certifications, par exemple, entrent aussi en ligne de compte. Un technicien de maintenance à qui on propose la possibilité d'exercer des responsabilités de management à un horizon de quelques années réfléchira probablement deux fois avant d'aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs.

De tels profils, issus de la base, ne risquent-ils pourtant pas de se heurter finalement à un plafond ? S'ils sont en concurrence avec un universitaire, par exemple, pour obtenir une fonction plus commerciale, ne risquent-ils pas de passer systématiquement au second plan ?

Très franchement, cela dépend de chaque entreprise. Il est vrai que, dans certaines grosses structures, un diplôme de l'enseignement supérieur est une condition sine qua non pour accéder à des responsabilités importantes. Mais ce n'est pas systématique dans toutes les entreprises. Le technicien de la connaissance a de nombreux atouts à faire valoir, aux premiers rangs desquels sa maîtrise technique, sa flexibilité et sa connaissance du terrain. Cela lui octroie une légitimité qui peut aussi être très bien vue par les clients avec lesquels il serait amené à dialoguer.

Un dernier mot sur la pénurie. Comment y remédier ?

De nombreuses entreprises ou de multiples acteurs RH, comme Manpower d'ailleurs, proposent des formations. Mais cela a évidemment un coût qui pourrait en grande partie être évité si l'enseignement délivrait d'emblée les bons profils, adaptés aux exigences actuelles du marché, et non des diplômés parfois formés sur des machines qui remontent à vingt ans. Un tel investissement dans l'enseignement technique permettrait sans doute aussi de revaloriser la filière et d'y attirer des élèves et des étudiants davantage motivés.

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