Les métiers qui préparent la troisième révolution industrielle

Avec internet et les énergies renouvelables, nous sommes à l'aube d'une troisième révolution industrielle. Marquée par la démocratisation totale des communications et de l'énergie, elle redessine la carte de nombreux secteurs et métiers. Mais le futur, c’est déjà maintenant.

L'industrie traditionnelle s'écroule. Et avec elle, le monde se dévêt de ses oripeaux. Au-delà des fermetures d'usines, des délocalisations et des conflits sociaux se dessine une nouvelle économie, qui voit converger internet et les énergies nouvelles. Pour l'économiste américain Jeremy Rifkin, cela nous fait basculer dans une « troisième révolution industrielle ». La première fut celle du charbon et des chemins de fer, la deuxième celle du pétrole et du téléphone. Le développement des énergies renouvelables et de l'internet nous conduisent vers une nouvelle ère, qui pourrait créer des millions d'emplois. Cette révolution n'est pas seulement technologique. Elle va aussi changer l'organisation de nos sociétés. L’industrie, les transports, l’énergie, l’automobile, les services, les grandes urbanisations et d’autres secteurs subissent des transformations de fond. Celles-ci sont liées à l’automatisation des usines, la gestion du trafic, l’analyse de données ou encore la communication entre machines (M2M).

Les énergies fossiles exigeaient de grands centres de production et des réseaux en étoile ? Le futur sera à la décentralisation et au « pouvoir latéral », celui des réseaux qui démultiplient les interactions entre les individus. Cela se concrétise par une nécessité de pouvoir connecter et intégrer tous les objets, machines et véhicules aux réseaux des entreprises et aux opérateurs. De ce fait, les objets devenus « intelligents » collectent et transmettent de l’information, et vont se retrouver un peu partout dans notre environnement. Tout comme on a vu le cloud computing se concrétiser sous la forme de nombreux projets qui transforment les modèles informatiques, on peut s’attendre à observer le même phénomène avec la production et la consommation d'énergie.

Dans quelques années, la production d'électricité sera de plus en plus assurée par de petites installations : éoliennes implantées ici, panneaux photovoltaïques là. Les bâtiments eux-mêmes vont devenir producteurs. Ils sont alors appelés à communiquer entre eux, pour que celui qui est en surplus alimente celui qui a des besoins. C'est ce que les industriels ont déjà baptisé smart grids ou « réseaux intelligents ». On peut les voir à l'œuvre au Danemark où des expériences sont tentées. L'électricité produite par des éoliennes, la nuit, sert à charger des batteries de voitures électriques. Puis, durant le jour, quand les voitures sont à l'arrêt et leur conducteur au travail, les réseaux intelligents vont puiser dans ces batteries l'électricité nécessaire pour effacer les crêtes de consommation. Car, en matière de production d'électricité, ce sont les crêtes qui coûtent le plus cher. Ainsi, potentiellement, tout objet ou bâtiment devient communicant et capable d'interagir avec son entourage pour optimiser la gestion des flux d'énergie.

Smart grids, smart cities

Piloter à distance la consommation énergétique de sa maison, en suspendant temporairement une partie de son approvisionnement et en réinjectant le « surplus » dans un réseau intelligent, c’est la promesse des smart grids. Ces réseaux malins devraient permettre de réduire jusqu’à 30 % la consommation d’énergie et les émissions de 20 %, conformément aux objectifs de l’Union européenne pour 2020. Pour Ron Bloemperk, DRH de Schneider Electric, il n’y a plus aucun doute. On est en train de créer un nouveau modèle de capitalisme redistribué. Dans très peu de temps, chaque particulier sera capable de produire sa propre énergie, de la stocker et de la revendre. Nous allons tous devenir des energy managers. Schneider Electric est l'un des leaders mondiaux dans plusieurs secteurs des cleantech, comme les solutions d'efficacité énergétique dans l'industrie et dans le bâtiment. Au cours des deux dernières années, Schneider Electric s’est offert Areva Distribution, l’espagnol Telvent, Vizelia, l’américain Summit Energy. Ces emplettes lui permettent d’étendre ses compétences en lui apportant des briques de technologies dans les smart grids, l'efficience des infrastructures  – consommer moins pour le même résultat –  et les smart cities. Car les professionnels du secteur sont unanimes : la grande guerre de l’énergie va se jouer dans les grandes villes. Dans les mégalopoles, la population va doubler dans les quatre prochaines années. Si on veut préserver la planète, il faut créer un système d’énergie intégrée dans les villes, qui puisse combiner la production et la distribution d’énergie à la mobilité, au recyclage des déchets et à la distribution d’eau, observe Ron Bloemperk. Et de poursuivre : Actuellement, les réseaux énergétiques sont encore centralisés. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’internet est totalement en train de changer la donne. En 2050, 70 % de gens vivront dans des smart cities, des cités propres, énergétiquement indépendantes.

Simple lubie ? Ces changements sont déjà à l'œuvre, insiste Ron Bloemperk. En moins de dix ans, nous sommes passés d’un business de produits électriques à un business de produits et de solutions. L’impact sur les métiers est imminent : Si nous gardons un ADN d’ingénieurs, tous nos métiers sont en train de muer. Les questions environnementales sont tellement imbriquées dans nos projets qu’aujourd’hui, nous recrutons même des météorologistes, des analystes en efficacité énergétique ou des experts en véhicules électriques. Mettre les TIC (technologies de l'information et de la communication) au service de l’énergie : c’est un des défis de la troisième révolution industrielle. La machine est déjà lancée. IBM, SAP et d'autres géants de l'informatique font des smart cities et du smart grid des axes forts de leurs stratégies de développement. Siemens, de son côté, a dévoilé dès 2009 un plan pour s'emparer de six milliards de dollars du marché du smart grid à l'horizon 2014. Pour y parvenir, l'industriel a acquis son compatriote Energy4U, société de services informatiques spécialisée dans les solutions de Green IT. Le marché mondial de ces plates-formes smart grid et smart cities présente un potentiel de développement colossal. Lux Research estime qu'il croîtra de 20 milliards de dollars d'ici à dix ans. L'investissement dans ce secteur devrait tripler et passer de 12,8 milliards de dollars aujourd'hui à 34,2 milliards en 2020. Une manne expliquant l'énergie dépensée par les industriels pour se positionner sur ce marché juteux.

 

47 000 emplois wallons grâce au smart grid

Selon une étude de la coalition SEDC (Smart Energy Demand Coalition), qui regroupe les grands acteurs de la chaîne de l’énergie, environ 1 million d’emplois verts pourraient être créés en Europe à l’horizon 2022 si les consommateurs européens avaient davantage accès aux différents programmes visant une utilisation plus intelligente de l’énergie. La création d’emplois pourrait avoisiner 1,5 million de postes si l’Union européenne donnait un coup d’accélérateur aux mesures de développement des sources d’énergie renouvelables. L'Europe sera sans doute au rendez-vous, le Parlement européen soutenant officiellement la troisième révolution industrielle verte et numérique. La Belgique suivra-t-elle le scénario que Rifkin va lui préparer ? Contre toute attente, la surprise pourrait venir de Wallonie. Une idée trotte dans la tête de Rudy Demotte et de son gouvernement : consacrer Jeremy Rifkin comme consultant de haut vol dans le cadre du programme Horizon 2022. Ce ne serait pas une première : l’Américain est déjà chargé de mission pour le redéploiement industriel du Nord-Pas-de-Calais. Mais pour l’heure, aucune décision. Pour autant, les cabinets de Jean-Marc Nollet et de Rudy Demotte sont formels : les contacts avec Rifkin s’inscrivent parfaitement dans la réflexion sur l’avenir économique de la Wallonie, après le choc provoqué par les décisions de Lakshmi Mittal. La transition énergétique trouvera une place « majeure » dans le programme Horizon 2022, qui sortira à la fin du mois de mars. La mise en œuvre de techniques d'amélioration de la performance énergétique des bâtiments, le développement d’énergies renouvelables et l’élaboration de techniques de stockage de l’énergie demanderont la définition et l'acquisition de nouvelles techniques et compétences, insiste le ministre-Président Rudy Demotte. À la clé : une création nette de 30 000 à 47 000 emplois en Wallonie.

 

« La technologie est prête »

Eneco, l’énergéticien durable néerlandais présent dans notre pays depuis 2004, a vu ses effectifs belges monter de 80 à 230 personnes en trois ans. Sa vision écologique de la production et de la vente d'énergie repose sur trois piliers : le soleil, le vent et la biométhanisation. À travers la distribution « intelligente » d’énergie, Christophe Degrez, qui dirige Eneco Belgique, entrevoit un « virage à 180° » des métiers du secteur. Mais pas seulement.

En ce moment, Eneco est aux avant-postes en matière de smart grids. L’internet de l’énergie décrit par Rifkin est-il transposable dans votre business ?

Si l'on regarde à plus long terme, toute une évolution nous attend, celle de l'intégration des panneaux solaires dans le secteur de la construction. Grâce à la technologie du thin film, on verra bientôt nos vitres récupérer et stocker l'énergie solaire dans une pompe à chaleur. Le ménage deviendra un pro-sommateur : il produira lui-même une partie de son énergie. Et pourra la revendre à travers un réseau « intelligent ». En fait, s’il semble hyperfuturiste, ce scénario est déjà d'application. À Louvain, nous avons travaillé sur l'ancien site d'AB InBev dans le cadre du projet Tweewater. C'est le projet négatif en CO2 le plus important dans une ville belge. Près de 1 500 appartements y sont reliés à travers un réseau décentralisé d'énergie, les smart grids. Chaque maison est autonome en énergie et peut être commandée à distance par l'habitant. Une tablette de contrôle « intelligente », programmable par internet, optimise en temps réel la consommation du foyer en fonction de ses besoins, de sa propre production d'énergie et des réserves sur batteries. Grâce à de tels systèmes, chacun pourra bientôt programmer l’utilisation ou non de ses appareils selon l'heure de la journée, tout couper au départ du dernier occupant, et surtout arrêter l'éolienne et le photovoltaïque quand il n'y en a pas besoin. Les batteries des voitures électriques en charge pourraient même donner un petit coup de main en renvoyant de l'électricité sur le réseau en cas d’urgence. C'est cela, un smart grid : de belles économies d'investissement et d'énergie en perspective. Mais avant de les démocratiser, nous avons besoin d'une vision intégrée dans notre pays, d'une vraie politique.

Quels impacts sur le secteur de l'énergie?

Cette interconnectivité entre les ménages et le réseau va totalement redessiner le rôle des fournisseurs. Le business model va changer à 180° : le fournisseur sera rémunéré en fonction de la réduction de consommation d’énergie qu’il apportera au client. Nos métiers évoluent donc vers celui de conseillers. Via les smart meters, ces compteurs intelligents connectés au web, toutes les données énergétiques du client seront transmises vers la data room du fournisseur. D’où la nécessité d’engager des profils d’ingénieurs civils en information et infrastructures technologiques avec des compétences encore plus poussées. Pour le service client, il ne s’agira plus d’expliquer une facture ou un produit. Le conseiller énergétique devra connaître la situation actuelle de la maison, l’analyser et gérer l’efficience énergétique du client. En tant qu’employeur, notre challenge sera d’adapter tous les métiers à cette transition. Dans notre organisation, les jobs demanderont une autre forme de flexibilité et d’organisation. Par exemple, du fait des éoliennes et des panneaux solaires, ils seront très dépendants des saisons.

Ces mutations ont-elles déjà un impact sur vos recrutements actuels?

Oui, principalement pour les profils commerciaux. Nous ne voulons pas adopter une méthode de travail classique, avec un front-office, un call center et un back-office. Nous avons un modèle intégré pour notre service à la clientèle. Vous appelez pour nous poser une question et l'objectif est de vous donner immédiatement une réponse, sans transfert. Ce qui veut dire que nous travaillons avec des personnes qui ont des connaissances plus larges que les collaborateurs des centres d'appel traditionnels. Pour les services clients, nous engageons des universitaires. Pour attirer ce genre de profils, il faut assurer une mobilité interne soutenue. C’est là que nous voulons faire la différence.

 

Les bâtiments du futur seront interconnectés

Efficacité énergétique, énergies renouvelables, ingénierie de la construction, planification urbaine, technologies de la communication... La troisième révolution industrielle implique, entre autres, la transformation de tous les bâtiments en microcentrales énergétiques. Jeremy Rifkin prend pour exemple un immeuble de bureaux construit par Bouygues Immobilier en 2007 à Meudon, en région parisienne, qu’il présente comme le premier à énergie positive. Ce qui signifie que le bâtiment s’autoalimente sur le plan énergétique et qu’il dégage même un surplus grâce notamment à l’installation de 4 000 m2 de panneaux photovoltaïques. Depuis Meudon, Bouygues a amélioré le modèle. Les performances du Green Office vont même au-delà de nos attentes, avec un différentiel de 9 % entre la production et la consommation d’énergie, là où nous espérions 3 %, confie Christian Grellier, directeur de l’innovation et du développement durable chez Bouygues Immobilier. Un immeuble à énergie positive... Pour Rifkin, il s’agit de la deuxième invention majeure après l’ordinateur personnel. Selon ses calculs, 190 millions de bâtiments seraient à convertir, uniquement en Europe. Ces aménagements de grande ampleur occuperaient les deux prochaines générations, et représentent quarante ans d’emploi, tellement il y aura besoin de main-d’œuvre pour les réaliser. L'idée de Rifkin est de concevoir des bâtiments autonomes sur l'énergie, la consommation d'eau et la gestion des déchets. Passifs, à énergie positive, bourrés de domotique et de technologie, les bâtiments du futur ne seront plus les « passoires thermiques » du siècle dernier. Demain, un bâtiment de bureaux qui consomme la journée pourra partager son énergie produite, son recyclage de déchets avec d'autres bâtiments, dans une vraie démarche d'écoquartier, explique Christian Grellier. La profession du bâtiment saura-t-elle absorber ce scénario ? Pour les professionnels du bâtiment, cela devient même une question de survie. En Belgique, le bâtiment reste le premier poste de consommation énergétique (43 %), l'habitat produisant 30 % des gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique (CO2). Une ordonnance bruxelloise oblige que les bâtiments rénovés en profondeur ou construits après 2015 soient entièrement passifs. En Wallonie, parmi les corps de métier, opter pour l'écoconstruction reste encore une démarche très personnelle : peu sont prêts à changer leurs habitudes de travail. L’écoconstruction représente pourtant 5 % de parts de marché en Wallonie. Et pourrait doubler ces prochaines années. Une véritable aubaine pour les PME spécialisées, mais qui n’est plus le simple fait d’artisans « pionniers ». Les industriels des matériaux et de l’équipement participent aussi à cette transition. Et sont amenés à renouveler leurs métiers. On constate un déplacement d’emplois de la construction traditionnelle vers ceux liés à l’utilisation des écomatériaux, constate Francis Carnoy, directeur général de la Confédération Construction Wallonie. En fait, le marché « pionnier » de l’écoconstruction est rapidement appelé à se « professionnaliser ». Avec un impact sur des métiers qui, en neuf comme en rénovation, devraient par ailleurs gagner en matière grise et en technicité. Maîtres d'ouvrage, bureaux d'études ou cabinets d'architectes auront pendant plusieurs années besoin de recruter des centaines d’ingénieurs en thermique du bâtiment, explique-t-on à la Confédération Construction. L'histoire commence seulement à s'écrire.

 

Les 5 piliers de la troisième révolution industrielle

1. Passer d'un régime d'énergies carbonées ou nucléaire vers les énergies renouvelables

2. Reconfigurer les bâtiments en minicentrales qui produiront plus d’énergie (chaleur et électricité) que le bâtiment n’en consomme pour son fonctionnement

3. Développer les moyens de stockage pour conserver l'énergie renouvelable produite

4. Développer des smart grids qui, grâce à une technologie inspirée d’internet, connecteront les réseaux énergétiques et électriques (dont les minicentrales) en un réseau unique et intelligent

5. Organiser la transition des flottes de transport vers des véhicules hybrides ou à pile à combustible, pour tous les véhicules motorisés.

Rafal Naczyk

Retour à la liste