Les nouveaux défis de la pharma

Fraîchement nommé vice-président exécutif de Sanofi, un des géants pharmaceutiques mondiaux, Peter Guenter, 50 ans, explique comment la transition vers une médecine personnalisée va impacter l’industrie. Et ses nombreux métiers.

À l’échelle de la planète, Sanofi emploie 110 000 personnes, dont 780 en Belgique. Malgré son sacre boursier (la plus grande capitalisation du CAC 40, devant Total, L’Oréal et LVMH, NDLR), Sanofi reste dans l’œil du cyclone : les brevets qui protégeaient plusieurs de ses grands médicaments comme le Plavix viennent d’arriver à échéance, la concurrence des copies génériques fait rage et les ventes chutent dans les pays matures. Comme d’autres géants du secteur, le groupe cherche un second souffle dans l’innovation. Et si l’avenir de Big Pharma ne résidait plus seulement dans le traitement thérapeutique des maladies déjà déclarées, mais aussi dans leur traitement préventif ? Grâce aux biomarqueurs, il devient possible de personnaliser la prise en charge des patients. Et les potentiels semblent tels que de nombreuses sociétés ont décidé de se lancer dans cette aventure. Ancien visiteur médical, le Belge Peter Guenter s’est hissé au sommet de l’industrie pharmaceutique. Aujourd’hui, il contemple cet univers avec une passion pourtant dénuée de toute complaisance.

Longtemps, les géants de la pharmacie se sont reposés sur les blockbusters. Mais le pipeline de nouvelles molécules s’est tari considérablement. Au moment où certaines maladies comme Alzheimer ou les cancers font des ravages, quels seront les domaines porteurs dans les années à venir ?

La compréhension plus fine de la biologie des tumeurs permet aujourd’hui aux chercheurs de mettre au point des thérapies de plus en plus ciblées, de plus en plus adaptées à chaque patient. Avec le développement des biomarqueurs, l’industrie pharmaceutique opère un virage fondamental : d’une pratique essentiellement one size fits all, elle s’oriente vers des approches plus ciblées et personnalisées. Grâce aux biomarqueurs, on peut savoir quel sous-type de médicament est le mieux approprié au patient. Cela permet d’administrer des traitements très ciblés. C’est déjà le cas pour certains cancers. Mais ce concept va rapidement s’élargir à d’autres pathologies. Un autre enjeu majeur, c’est la lutte contre le diabète. Selon la Fédération internationale du diabète (IDF), 8,3 % de la population mondiale est diabétique, soit 371 millions de personnes. Ce chiffre devrait atteindre 556 millions  à l’horizon 2030. Face à cette réalité épidémiologique, nous avons une obligation à optimiser le suivi des patients. Techniquement, il est déjà possible de suivre à distance sa tension artérielle ou sa glycémie. Mais des concepts comme l’integrated healthcare et la télémédecine vont connaître un boom important. Dans les prochaines années, les médicaments seront couplés à des innovations technologiques époustouflantes.

Comment Sanofi s’adapte-t-il à ces changements et quels impacts auront-ils sur vos métiers ?

Le groupe Sanofi s’est complètement réinventé : nous avons pris le virage des blockbusters vers des produits plus pointus, qui s’adressent à des populations moins importantes et qui ont une application plus spécialisée. Parallèlement, une nouvelle science a vu le jour : la pharmaco-économie. Quand le produit est enregistré auprès des autorités réglementaires, telles que la FDA ou l’EMA, il doit passer l’étape du market access. En fonction de l’efficacité thérapeutique du médicament, de sa valeur ajoutée et de son coût, il s’agit de négocier un prix de vente adéquat avec les autorités. Cette nouvelle étape a contribué à changer la structure des sociétés pharmaceutiques. Que ce soit dans la recherche, le développement clinique et les opérations commerciales, nous avons renforcé tous les profils ayant des compétences en pharmaco-économie. Pour les affaires commerciales, l’industrie aussi est influencée par les nouveaux canaux de communication digitale. Dans certains pays, nous avons donc recruté des gens totalement externes aux métiers de la pharmacie, mais qui affichent ce know-how. Enfin, aujourd’hui, la moitié de nos médicaments sont d’origine biologique. Nous avons donc moins besoin de chimistes et davantage de bio-ingénieurs.

Voici vingt ans, 70 % des nouvelles molécules provenaient d'Europe. Aujourd'hui, cette proportion a chuté à 30 %. Au sein de Sanofi, y a-t-il encore un avenir pour la R&D en Europe ?

Nous sommes de grands pragmatiques : nous déployons nos ressources là où les écosystèmes de R&D permettent des partenariats  avec les milieux académiques et privés favorable à la productivité de la recherche. C’est ainsi que Sanofi organise sa R&D autour de trois grands hubs : en Amérique du Nord, en Asie et en Europe (France et Allemagne). Je reviens de Chine, où le marché pharmaceutique est en croissance de 20 %. En Europe, force est de constater que le marché est stagnant, voire en recul. C’est dû à deux phénomènes : d’abord, parce qu’alors que nous perdons les brevets de grands produits, beaucoup de gouvernements sont réticents à donner l’accès à de nouveaux produits. Enfin, parce que sous l’influence des budgets d’austérité, une batterie de mesures touche les coûts liés à la santé. Et notamment le remboursement de certains médicaments. Ce qui impacte gravement l’industrie pharmaceutique. Si les décideurs politiques souhaitent que l’innovation reste en Europe, ils doivent préserver un écosystème favorable à la recherche. Mais si, systématiquement, les fruits de cette recherche ne peuvent être utilisés, la R&D risque d’être délocalisée là où elle est mieux récompensée.

Vous êtes entré chez Sanofi en 1995 et avez gravi les échelons depuis. Jusqu’au sommet. Une telle ascension est-elle encore possible pour ceux qui se lancent dans la pharma aujourd’hui ?

J’ai entamé ma carrière en tant que délégué scientifique chez SmithKline, à la fin des années 80. C’était le début des blockbusters, ces médicaments dont les ventes annuelles dépassent 1 milliard d’euros. J’étais responsable du Tagamet, le premier blockbuster mondial. À cette époque, les médecins avaient peu de contraintes à prescrire ce qu’ils considéraient comme le meilleur produit. Aujourd’hui, la situation a complètement changé. Le médecin n’est plus le décisionnaire exclusif. Le monde s’est complexifié. Dans les pays matures, le nombre de visiteurs médicaux a radicalement diminué. On ne commence plus vraiment sa carrière à travers cette fonction. Mais bien sûr, tout reste possible. Pour percer dans ce milieu, il faut avoir de la passion, certes, mais aussi toujours être capable de regarder le verre à moitié plein. En chaque problème, il faut voir des solutions constructives. Il ne faut surtout pas devenir cynique. Car il y a beaucoup d’opportunités dans le changement. Mon conseil : pendant les cinq à dix premières années de votre carrière, il est important de faire des études complémentaires. La plupart des groupes pharmaceutiques offrent des formations très pointues. Enfin, n’ayez surtout pas peur de faire certains sacrifices. Ayez du goût à l’internationalisation !

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